jeanda

à propos de l'oeil de l'amiral

dans la rubrique du même nom se trouvent les six premiers chapitres de L'oeil de l'amiral, un roman dont je désirais une publication à l'image d'un feuilleton.
vous pouvez cependant me laisser un message ou un commentaire, et en précisant votre adresse mail, je me ferais un plaisir de vous l'adresser in extenso.
De même concernant une nouvelle intitulée Carton plein.
un document word est tout de même plus agréable à lire, d'autant plus si vous l'imprimez.
j'écris en ce moment une autre nouvelle et j'espère être en mesure de la mettre en ligne tantôt.
à bientôt, en tout cas.       

aucun commentaire - aucun rétrolien

chapitre six

Zampa t'adresse un clin d’œil, de son œil gauche, le valide, puis fourrage dans sa poche, sourire aux lèvres, d'où il tire une petite pipe de plastique où figurent les quatre figures d'un jeu de carte. Le bungalow et vous, vautrés dans d'osiers fauteuils d'un type douteux et colonnial, êtes saturés d'une épaisse fumée d'herbe. La pipe est de confection artisanale, ingénieusement conçue et élaborée à partir d'un doseur d'anisette semblable à ceux, visibles pour qui fréquente nuitamment les bistrots, qui ordinairement et en toute innocence s’alignent au-dessus de bouteilles qu'offrent au regard des étagères lourdes de drogues licites ; la section habituellement au regard du goulot se voit ici surmontée d'une cupule en papier aluminium. Au centre de celle-ci, après qu'il l'a tapissé d'un matelas de cendre, Zampa y place le gravillon grisâtre qu'une seule et franche pression de l'ongle du pouce a suffi à extraire net du reste du caillou. Ses gestes, que tu détailles silencieux, procèdent d'une précision, d'une délicatesse ou de quelque tendre zèle que tu as peine à rattacher, soyons honnêtes, à leur objet même : ne commettait-il pas en dépit de tant d'art et de méticulosité grave délit ou crime peut-être ? Certes, l'observer curieusement dans ses préparatifs contraste violemment d'avec ce que si peu de minutes auparavant vous viviez, et qui là, pour le coup, était drapé d'un tel sordide que tu en avais encore la tripe chamboulée. C'est qu'il faut bien se la procurer, la drogue, les tabacs n'y pourvoient guère, ni au détail, ni d'en d'autres quantités. Du reste, sur cette île, peu de buralistes (tu les avais cherchées en vain ces carottes lumineuses) les supermarchés regorgeant d'articles pour fumeurs à la gauche des caisses, où se vendent en outre magasines exhibant des corps sains de jeunesse à la musculature rigoureusement nécessaire et le bronzage indispensable afin de participer de la féerie des lieux, des femmes aux mensurations standardisées et millimétriques aux sourires de commande ; presse où s'étalent les maux du monde, presque un autre monde ; articles de bureau; papeterie ; tonnes de drogues licites et liquides, allant jusqu'à, comble du raffinement, dégrader les couleurs des étiquettes que les bouteilles de rhum exhibent fièrement à la manière des couleurs nationales. Ainsi, et comme partout pour sûr, existent-ils d'obscurs supermarchés aux drogues en tout genre. Ici, près de l'aéroport, lugubre banlieue, gît un quartier peu touristique ; nul dépliant, nulle brochure ne s'en peut dénicher aux offices du tourisme : car on y vend du rêve, aussi serait-il déplacé de faire cohabiter, de part et d'autre de la reliure, le décor et son envers.
Zampa, donc, t'y avait emmené sous peu, habitué qu'il était d'y faire ses emplettes et prétextant que tu te devais d'absolument y jeter un oeil candide à cet envers du décor, cet anti-site : le mot était de lui. Aussi la twingo d'un vert douteux avait-elle délaissé le bitume des routes pour s'enliser peu à peu dans un dédale de venelles étroites flanquées de baraques de bois brinquebalantes, qu'il fallait remettre debout après chaque cyclone, refuges de fortune des populations locales qui n'en possèdent pas. Stoppée à l'issue d'une sente qui s'élargissait tout d'un coup laissant derrière vous une sorte de goulot d'étranglement, phares allumés, moteur en branle, la twingo, seule, écoutait le vent. Puis la soudaine et bizarre impression d'être épié ; la ténèbre opaque alentour que perforent les faisceaux lumineux de la caisse ; halo trouble et mouvant qui rend la vision difficile, vision douloureuse. Soudain cernés de toute part, il en sort tu le jurerais du sol, de la vase, il en sort de partout avec lenteur et morgue, irréellement il en sort, silence qui se brise comme un vase à terre, les premières harangues, spéculations, enchères, jurons et désaccords : les premières criées à la halle aux poisons ! En effervescence ceinturant la twingo, les marchands de rêves et d'analgésies se disputaient l'insigne honneur de vous servir. Ô Gédéon comme tu te tasses, tu t'enfonces te coules, te voudrais dissoudre tandis que, fenêtre ouverte, et par cette brèche dans l'habitacle de l'automobile, illusoire refuge, te parviennent les exaltations du négoce, la musique des phasmes que ponctue, lancinante, la horde des batraciens, et l’écœurante exhalaison de la mangrove, le lieutenant tient tête : c'est Jocelyn, un point c'est tout. Des pourparlers s'entament, il y est question du Jocelyn, pas là, de faire confiance au grand borgne, tout en longueur et mollesse, qui gesticule cependant avec nervosité, comme secoué soudainement par un courant électrique à faibles intervalles, et Zampa parlemente, et toi, tu risques un coup d’œil circulaire sans trop laisser ton regard se poser sur quiconque ; majorité des cous qui se tendent alors plus au loin, derrière, à l'adresse d'une auto engagée dans le sentier qui mène jusqu'à vous. De nouveau, déplacements silencieux et rapides, massifs, fusils entr'aperçus, machettes par-là. Le véhicule automobile, en un battement de cil, est rejoint bientôt par le gros de la troupe. La criée se peut alors continuer. Zampa déclare l'affaire entendue ; le négoce s'opère si prestement que tu n'en saurais dire les sommes en jeu. Il empoche tout aussi prestement le gris et grossier caillou de cocaïne cristallisée ; à la-dite cocaïne tout un tas de merdes amalgamées, et c'est la proportion variable de ces expédients qui confèrera au tout sa relative qualité. Ferme, il faut l'être dans ce genre de négoce clandestin. Exigeant, en revanche point trop. Manœuvre de la caisse, en marche arrière vous balayez la scène : l'autre auto encerclée par la douzaine d'individus, tous fantomatiques aux formes irréelles et volatiles, ces vautours restés se disputer la proie, tandis qu'une cohorte d'autres, moins prompte au négoce, les épaules basses en traînant deux pieds s'enlisait, tous ravalés par la mangrove.
Retour fissa au Caraïbe-Hôtel, et surtout ne pas te montrer, trop te montrer toi, l'insignifiant pingouin, au côté du lieutenant, le client tant décrié de l'hôtel-restaurant-trois-z'étoiles-où-tu-bosses, décrié par le boss, le Paulo, il a pas confiance, et la Félicité en faisant son bungalow lui a dit au Paulo que des trucs louches traînent sur son chevet, et les horaires du gars, pas nets pour un touriste, a l'air bizarre le type derrière ses lunettes trop fumées pour être honnête, lui a bien dit au Paulo la Félicité, et puis elle a du métier derrière elle, la Félicité... Lui a dit encore qu’il fallait garder un œil sur le type… on ne sait jamais… jamais trop prudent. Y pourrait avoir le mauvais œil !
Alors Zampano tire, d'abord une violente aspiration qui reflue ensuite en une lente bouffée ; le verre de son oeil, le droit, flamme si proche, se teinte bizarre : la flamme s'y miroite, vacillante et ocre. A l'épaisse fumée du joint se joint celle, grisâtre, de la pipe. Odeur de synthèse aux relents d'ammoniac... La clim éparpille les volutes et divise le silence, le tranche en flux reflux reflux reflux, enflure du reflux, reflux qui refuse de lâcher prise ; non décidément la clim, un bruit de mer oppressant sans cesse vague unique qui se brise, habille un silence qui se casse. La clim mise en branle, résonne dans la pièce un bruit de guerre...
–Dans la ligne de mire qu'j'les avais ces bâtards en plein dans l'mille. J’les matais un brin pressé d’pouvoir presser sur la détente, eux aussi l'oeil vissé, sale oeil vicieux, vissé dans la lunette de visée, oscillant par-ci oscillant par-là, aussi lents que sûrs, avec le doigt sur la gâchette, l'index, ô glorieux index, souple en accent circonflexe... index destructeur qui vous démange... Drôle ce doigt qui montre, reconnaît, caresse; ce doigt qui dénombre, invite ou bannit ; et comme il tue aussi ! Drôle la main qui désigne index tendu, la main comme un automatique... Drôle. Comme si désigner c'est à dire nommer, s'approprier, c'est déjà tuer... Et y avait comme un sale sourire à vomir qui leur balafrait leur face à ces bâtards, un sale sourire à vomir où j’lisais enlisé dans ma boue de neige toute la haine du monde et le mépris d'la vie humaine... Y voulaient en découdre ces gars-là La vie humaine... en voilà une chienne d'expression ! La vie humaine comme si le reste on s'en fout, les fruits les ch'vaux les loups... Et pis quand t'as vu ç'que j'ai vu, les monstres que c'est, et c'est pas les seuls crois-moi, ç'putain d'sale sourire de fonctionnaire-tortionnaire-boucher, des kilomètres de tripes pour routine, sale sourire malsain, mesquin, qui s'arrête jamais ça fait distorsion sur leurs lèvres que le froid, tellement ça pèle, gerce, moi j'ai failli en chialer mais eux s'en foutent, habitués, ce sale sourire qu'ils te balancent dans la gueule alors qu'ils balancent des obus à tout rompre sur d'pauvres gens, à vomir ! ...alors qu'ils dégomment les gus juste quand ils achèvent d'remplir des seaux d'eau pour les gosses et la mémé... Quand t'as vu ça, la vie humaine j't'assure elle perd d'sa superbe... Les animaux font pas ça bordel ! La vie humaine... Et eux les bâtards en face qui shootent, c'est l'ball-trap, c'est quatorze juillet ! Et toi t'es un plouc, toi t'attends gentiment les ordres, mais les ordres c'est d' pas tirer ça fait désordre... Toi t'es un soldat d'la paix toi... Alors tu pointes ton fusil, gentil, vers la fontaine, oh c'est juste pour mater via la lunette de visée, et tu zieutes, tu zieutes et tu vois, une femme s'écroule net, la tête en pagaille et charpie... t'as entendu la détonation, tu sais l'quel d'en face s'en fend la poire ! Et le sang coule presque aussi vite que l'eau du seau qui s'échappe, y en a presque autant et ça tranche sur le sol blanc, rouge sur neige... Toi t'as envie d'hurler, les yeux mouillés, t'as envie d' hurler et d'le dézinguer l'bâtard, quoiqu' tu peux pas sinon c'est toi l'monstre ! T’as envie pourtant d’lui rendre œil pour oeil… Des heures, ça dure de dures heures. En face, quand y fait nuit, des sales nuits froides que t'as pas idée ! Tu vois, moi, couillon qu'j'étais d'croire comme tout l'monde que l'enfer c'est d'la fournaise... Mon oeil l'ami, mon œil ! L'enfer c'est ç'putain d'froid qui t'empêche de pioncer sinon tu clamses. Tu tétanises. Tu claques des dents qu't'essaies d'serrer. Plus tard donc, quand l'un d'eux y s'allume un clope, tu l'repères illico l'bougre, petit brasier dans la nuit et alentour crois-moi y a pas bézef de lumières, on est pas à Panam-city of lights ! Tu l'repères même sans l'infrarouge, tu l'ajustes... tu l'as juste là à portée d'canon, et ton doigt, j' t'assure ton doigt y t démange un max... Tu l’as à l’œil le type… Alors bien sûr y en a qui trépassent de l'aut'côté, parfois ça calenche et toi quand tu mates la téloche au chaud au mess, comprends pas... Tu passes pour l'assassin... Les bons penseurs au chaud dans des fauteuils de cuir te chient dessus, impensable d'aller là-bas jouer à la guerre, disent les uns... Intervenir militairement, disent les autres, mais sans renoncer à la voie diplomatique, pri-vi-lé-gier-le-dia-lo-gue ! Le dialogue mes fesses... En ville, nous z'autres, quand on croise les gens et bin les gens nous crachent à la gueule, et les yeux qui nous font ! Y comprennent pas ç'qu'on fout là, à les mater s'faire dessouder un à un. Moi non plus comprend pas... Tu sais Gédéon, j'aimerais comme toi bombarder les gens à coup d'ti'punch, les canarder à coup d'magret, leur boucaner du poulet, leur faire cracher pas les tripes mais l'feu à cause des piments, avoir un uniforme madras et un chef des opé avec toque et tablier. Moi non plus comprend pas ! J'sais rien faire d'autre à part tenir un fusil... J'avais neuf ans quand j'ai eu mon premier fusil... Mon père, le colonel, voulait pas qu'je m'en serve dans l'jardin... Putain Gédéon, j'comprend pas ! J'comprend même pas qui c'est en face ! C'est leur guerre à eux, merde ! Moustachus d'un côté, oustachis de l'autre, des barbus au milieu... Tu sais, on nous a dit c'est eux, désignant les moustachus, voilà les méchants, et des fois, t'es au courant peut-être, les obus venaient pas de leur position à eux... Mais faut rien dire ! Encore moins à la téloche qu'on comprend rien à ç'merdier. Putain Gédéon, j't'assure, elle est pas belle la vue depuis le balcon des Balkans...
Le goût et l'odeur sont assez semblables, c'est âcre et ça pique un peu l'arrière gorge. Les bouffées sont courtes, lentes et laissent aussi bien dans le fond de ta poitrine que dans ta tête une désolante impression de vide, un champ de ruine. La clim poursuit son forage profond dans ton crâne, l'herbe et le caillou, complexe végéto-minéral, ne contribue guère à te rendre les idées nettes. Zampa est silencieux désormais ; il se prépare une autre pipe. Comme tu désires parler, t'insurger, rétorquer, questionner, vomir un peu ; comme tu voudrais t'indigner, simplement, Gédéon. Mais tu n'oses pas, tu sens que le lieutenant lui, il parle, mu par une maladive nécessité, besoin aussi de se mettre à nu, de s'amender peut-être. Lourd le fardeau, t'en conviens. Et tandis qu'il grignote le caillou, et flambe un nouvel éclat, tu roules de ton côté une nouvelle cigarette d'herbe. Silence des langues et des cœurs, la clim, elle, s'obstine. Un petit roulement de succion, continue, presque liquide, t'arrache de la torpeur que la première bouffée du stick te distille... Achille... Achille l'invincible trempé tout entier par le talon dans le stick... ça te fait sourire vaguement. Et tout petit qu'il est tombé dedans lui...
–Et cet œil ?
–Pas grand chose Gédéon, un obus, ça siffle, et par moment tu te laisses aller, t'imagines qu'un caporal prépare du thé pour la section, et quand s'enfle un peu trop la stridence, là tu réalises, des fois ça tombe à côté, des fois ça tombe vraiment trop à côté, trop tard pour réagir... Bref c'était pas du thé my darling ! Et pis comme ça j'suis rentré plus tôt, oh il m'a fallu prêter mes lambeaux six heures durant à un toubib, mais faut dire, il a fait un bon boulot. Même plus besoin d'fermer un oeil pour tirer, c'est pas beau ça ? Et hop ! Me v’là Le Grand Zampano-roi-d'la-piste-et-borgne-de-surcroît !
Et tandis qu'un furtif échange a lieu (tu troques le végétal contre le minéral), Zampa, sourire et joint aux lèvres se lève, atteint le placard qu'une étoffe en madras pas très jojo maintient dissimulé, semble y disparaître comme il se penche, puis à nouveau ses jambes se chargent d'un tronc, d'une tête, espiègle, et de deux bras: au bout de l'un des deux une main se prolonge d'un automatique.
–Ach'té à la capitale mon gars ! J'ai plus d'arme de poing, toute façon y m'auraient pas laissé passer à l'aérodrome... Tu sais Gédéon, ici t'achètes ç'que tu veux...
–Pourquoi faire Zampa ?
–Kesaco pourquoi ? Pourquoi pourquoi ? C'est pas une question ça, Gédéon, pas une question ! Et pis ch’te l'dis c'est commak chez nous, on est dans l'armée de père en fils, depuis qu'les frangins nos vieux aïeuls qu'ont été croisés ont finis anoblis, noblesse d'épée... oblige... Tu vois quand les z'aut'mômes s'trimbalent morve au nez en s'tirant d'ssus avec des flingues en plastoc nous z'aut' on tirait déjà à balle réelle... œil de lynx, tu connais ? C'est commak mon lapin, mais t'en va pas m'casser les burnes toi aussi avec ta morale à deux balles, pas toi... Tu sais, le meurtre fascine, c'est p'têt' même ça qui nous rend humain à la base, ouais, j'ai lu des trucs, il y est question toujours et toujours d'un meurtre initial, une première impulsion en somme qui propulse l'humanité debout, les pieds dans l'sang ! Debout, ouais, les pieds dans l'sang Gédéon... Et p'têt' que c'est ça au fond, être humain, c'est s'tenir debout comme un arbre mais ses racines elles baignent dans le sang... Alors l'humanité tout entière invente la culture, les arts, les religions : des mises en scène quoi ! Mais chaque fois elle remémore, chaque fois elle commémore ce crime du début, celui même qui l'a fait naître, cette séparation... y a des gardes-fous : on dit que tuer est L'Interdit... On érige des totems, on érige des drapeaux... Mais ça titille et ça fascine... Alors même que t'es pas, toi, un meurtrier, pourtant ça t'fascine, tu cherches à savoir quel genre d'homme est un assassin, comment il en arrive à basculer, passer à l'acte. Tous, on a tous des envies de meurtre, tous Gédéon... Penser l’contraire c’est s’fourrer l’doigt dans l’œil…Alors OK, certain en font leur job, j'en suis, et le meurtre devient un savoir-faire... Pis c'est toléré, c'est pour ta patrie, une cause, tu défends un idéal d'humanité sur un monceau d'cadavres, humains, eux aussi, mais c'est comme ça ! Alors t'essayes quand même de faire un boulot propre, y a des règles, une déontologie quoi !

Il se tait l'air grave, il est essoufflé, pâle, glauque. J'en ai du reste autant à ton service Gédéon... Il contemple avec des yeux morts la pipe ; il te la prend des mains.
–J'dors plus, j'veux plus dormir d'toutes les façons... et c'est cette merde qui m'aide Gédéon... j'finis par comater quand même et... Putain t’as pas idée... J'pionce sur des cadavres, tu comprends mon canard, sur des cadavres... J'te ramène, viens...
Silence des langues et des cœurs, la mer, elle, s'obstine. La twingo d'un vert douteux se traîne sur l'asphalte esquinté de la route tortueuse qui vous mène au bourg, serpentante, reptiléenne. Derrière vous, loin derrière, un jour se lève, un jour comme une promesse, chargé de menus bonheurs... promesse de rires, de joies... un nouveau jour en somme et déjà la certitude d'une horreur nouvelle... La twingo stoppe, vous descendez. D'un simple doigt, ô glorieux index, Zampano vise la plage. Quelques marches à tomber, quelques pas sur un sable où s'enterrent à la hâte, craintifs, de petits crabes affolés dont tu ne perçois que les bruits et l'agitation. Le lieutenant retire calmement, avec zèle et méthode, sa paire de mocassins, et farcit une pipe de plus, tandis qu'à moins mètre de vous meurent l'une après l'autre les vagues arrivées au rivage. Zampa, tu le jures, pleure, désormais agenouillé qu'il est dans le sable humide, ses weston gisent à deux pas ; rage au ventre et rage aux lèvres il pleure et crachote et maudit le ciel qui s'embrase timidement, c'est à croire que le jour, aujourd'hui, décidait de ne pas trop le brusquer ; il maudit la mer opaque encore et sonore, alors que ses doigts paumes au ciel, impuissants, laissent échapper un sable qui coule comme s'écoule le sang, comme vous fuit la vie ; il maudit la haine qu'il ressent, il maudit la guerre, il maudit ce qu'il est ; il hurle, il pleure, maudit son père ; c'est ça ! Il maudit son père et dans un accès soudain de violence dont tu l'aurais cru, au vu des doses de rhum, de caillou et d'herbe ingérées, incapable, avec une rapidité de foudre fouille sa poche et tendant les deux bras, vide le chargeur de son automatique, sèchement, sans ciller ou vaciller, lui-même vidé de toute humanité, même précaire : un fol automate...
... Un fol automate qui mitraille au loin ce que le jour naissant t'esquisse pâlement, sa masse ténébreuse et minérale, glaciale comme un père taillé dans un roc où nulle faille ne s'ose montrer...
... Un fol automate qui flingue un gigantesque caillou, maintenant que ses contours se précisent bombardés par les rayons d'un soleil embusqué, tireur solitaire et invincible sniper...

aucun commentaire - aucun rétrolien

chapitre cinq

Des clients du Caraïbe-Hôtel, depuis que tu avais commencé d’y bosser, t’avais commencé d’en voir des verts et des pas mûrs, mais des gris, jamais !
Des connards, des pas finis, des trous-duc à la pelle, des friqués comme des pas friqués imbus et tout-puissants, de sinistres békés, des locaux méprisants, des touristes-rois (bien qu’il n’ait jamais été précisé de quoi ils étaient les rois… ) des m’as-tu-vu à n’en plus finir, d’obscènes personnes, des tonnes et des tonnes. Mais les p’tits gris, une autre paire de manches ! Pourtant, faut dire que question manche le Caraïbe-Hôtel ne faisait guère dans la pénurie.

Tu avais fini sans mal par obtenir le job. Cette île dont les formes couchées sur un planisphère évoquent grossièrement celles d’un embryon humain est pour ainsi dire un berceau pour le tourisme, ces grandes transhumances humaines et inhumaines. Muni d’un listing des structures hôtelières locales, emballé dans une chemise propre, tu avais frappé aux invisibles portes de ces refuges à métros qui quittaient la Vieille Europe un temps pour précisément aller y tâter un temps plus clément : bains de soleil et de mer en plein hiver, la tête des collègues, des amis au retour quand on exhibera alors un teint halé, une bonne mine impossible pour qui reste à gercer sous la grisaille et le froid des zones pourtant réputées tempérées.
Le site, splendide, couvrait un hectare et se situait en bordure d’un escarpement qui dominait le bourg et plus largement l’anse qui décrivait un arc de cercle depuis cette extrémité-ci jusqu’à celle que la femme allongée et lascive surplombant l’Anse Caffard concrétisait plus au nord. La réception consistait en une belle bâtisse blanche dans un style colonial pur jus qui n’admettait qu’un étage intégralement ceint d’une terrasse en bois qui courait donc sur tout le périmètre, cqfd. Nulle fenêtre. Ici, c’est par la jalousie que se laissait voir la vie. A l’étage se trouvait une poignée de chambres, le gros de l’habitat résidant en bungalows plutôt luxueusement agencés. Ces derniers s’égrenaient par lots de trois et se fondaient dans les frondaisons qu’offraient les diverses essences végétales qui peuplaient le site, luxuriant, sonore et sophistiquement travaillé afin d’apparaître dans une opulence originelle et paradisiaque. Elégants, les arbres du voyageur ponctuaient ça ou là des zones plus fouillis et étiraient leur filiforme silhouette vers le ciel, jetant irrévérencieusement un défi à l’azur de leur coiffe dressée qui leur conférait une allure de chefs indigènes. Ainsi avaient-ils la fière stature de quelques sentinelles protégeant l’accès à la jungle, de face. Ils étaient simplement grotesques de profil, en étant totalement dépourvus. Une sentinelle sans consistance. A l’image, au demeurant, de ce jardin d’Eden si ce n’est la délicieuse panoplie d’équipement qu’offraient aux résidents les bungalows, télé en tête.
Planté derrière son bureau de la réception, d’une onéreuse essence tropicale, le Gros Paulo –c’est ainsi que tu avais fini par le surnommer– t’avait reçu plutôt cordialement. Son enthousiasme tenait à de maigres détails. En premier lieu tu étais un métro et cela avait dû suffire à te faire obtenir la place. Car pour lui nul doute que la compétence était inversement proportionnelle à la teinte de la peau, pauvre con.
Les questions d’usage furent abordées, toi tu les abordais d’une manière probablement plus décontractée qu’à l’ordinaire tant l’issue de l’entretien semblait joué d’avance.
Les premiers jours furent consacrés à la remise en état du site : il avait fallu dégager les allées cimentées de l’envahissement du végétal à coup de k’a’rcher, repeindre les huisseries des bungalows, faire de colossaux travaux de nettoiement car l’hôtel fermait ses invisibles portes de mai à octobre. Durant ce laps de temps la nature reprenait ses droits et n’avait de cesse de défaire ce que la main humaine –ô vanité, ô vacuité !– s’attachait à faire.
Tu officiais loufiat et parfois te transformais-tu en porteur de bagages. Alors Sisyphe au corps rompu et malingre, tu trimballais les valoches. Avait-on vu plus grotesque groom ? Car charpenté dans des dispositions insuffisantes pour ne t’autoriser la plupart des cas qu’un unique voyage, tu t’obstinais cependant à te charger comme une mule, outre de cet invisible fardeau antique et intime, des tonnes de bagages, valises à coque plastique rigide noire comme l’ébène mais pondéralement opposé au balsa, sacs à lâches sangles, et toute la gamme subtilement déclinée des emballages à voyage. Les bandoulières croisées sur le buste un peu à l’image des cartouchières des desperados mexicains, de chaque côté qui une valise qui un sac qui te bat les flancs et la génuflexion nécessaire à te rapprocher des autres bagages à saisir devenait inutile puisque tu ployais sous la charge, tu t’empares des poignées des valises restantes. Effort titanesque pour mettre le tout en mouvement et ainsi, à la traîne, les bagages à roulettes commencent de s’ébranler et de se mouvoir dans un ramdam ra ta ka ka ka quasi-ferroviaire sur l’allée cimentée aux rainures transversales dont tu avais anéanti les velléités de prospérité végétale. Tu précédais le couple, elle un vanity case en main, lui un caddie d’où pointaient les bouts de drivers, putters, bois, fers ou hybrides jeté sur l’épaule. La clé en poche, tu les précédais vers le bungalow qu’ils avaient retenu pour des séjours plus ou moins longs. C’était là la première occasion qu’il t’était donnée de te faire une opinion sur les nouveaux arrivants. Après que tu termines la visite de la maisonnette, laquelle te permet de vérifier le bon état de marche des sanitaires, interrupteurs, abat-jour ou lampes de chevet, plafonniers, ouverture des baies coulissantes, télé, téléphone et la clique, laquelle se termine par les recommandations d’usage et les horaires des repas, tu sais en général à quoi t’en tenir. Session de rattrapage, sinon, avec le premier dîner pris au restaurant. Dans tous les cas, les nouvelles arrivées étaient abondamment commentées par l’équipe qui assurait le service du petit-déjeuner et du midi. Les avis s’entrechoquaient. Vous finissiez souvent, avant même d’avoir pu vous faire votre propre opinion, au moment de la relève, par avoir droit à un briefing sur les « entrants ».
C’est de la sorte que l’histoire du petit-gris vint peu à peu à naître. Le mystérieux locataire du deux avait emménagé la veille au soir. C’est la bienveillante et gracieuse Graziella qui avait été en charge de son accueil, l’obligeant ainsi à retarder la débauche. Fort attendu au petit-déjeuner, l’homme de Jujube (c’est ainsi que le bungalow deux avait été baptisé) ne s’était pas montré. Tel le loup la faim finirait bien avoir le dernier mot et le pousserait à sortir de sa tanière. Il sauta vraisemblablement le déjeuner. Ce jour-là, il avait été question de lui durant le briefing informel que vos collègues féminines vous avaient tenu. Et selon toute logique, ton acolyte et toi, à l’exception de la bienveillante et gracieuse Graziella dont s’était le jour de congés, devriez ainsi être les premiers à le rencontrer. Aucun occupant du deux ne pointa le bout de son nez. Le lendemain, il avait commencé de susciter quelque inquiétude car, re belote, il ne s’était rué ni sur le buffet matinal, ni sur le menu de ce midi-ci. Le suspens était atroce. Au final, il ne vint guère le soir. Il s’en fallait bien moins pour que naisse la légende. Il avait été ainsi baptisé le petit-gris car, sorte d’extra terrestre il devait se nourrir de choses inconnues… de cailloux peut-être. Ce surnom fut renforcé par sa première apparition, un matin au buffet. Le trentenaire arborait des lunettes de soleil qu’il ne devait en aucun cas ôter et son teint blême légèrement gris scella son sobriquet. Le mot rare et le cheveu ras, il portait un petit polo à reptile et sa paire de jeans tombait droit sur des chaussures anglaises méticuleusement entretenues. Selon ce rapport qui vous fut fait, son petit-déjeuner consista en une tasse de thé qui demeurerait la seule qu’il prendrait sous ses latitudes : la créature devait avoir pour régime alimentaire, on l’a vu des cailloux, et du thé ; l’amateur en resta à cette approximative infusion qui de thé n’en portait que le nom, devant se promettre de ne plus se laisser prendre. Un fruit trouva grâce à ses yeux, lequel était un ananas rose et nain, succulent parmi les succulents. Si le choix lui eût été possible, c’est une grenade que l’homme de Jujube aurait préféré consommer. Et c’est à peu près tout.
Tu sus par la suite que loin d’avoir jeûné ces deux jours passés, le lieutenant avait en fait partagé un dîner au moins avec Graziella son soir de repos. Quelque chose en lui fascina la bienveillante et gracieuse Graziella qui, du staff de l’hôtel, avait entre tous remporté ta totale adhésion.
Le soir dont il est maintenant question, le voilà qui déambule le « petit-gris » et se colle au bar ; il te passe commande et à mille lieues de te poser les sempiternelles questions sur ce que l’hôte de cette île se devait d’absolument voir, faire, manger, il fait montre d’un intérêt pour ta personne, non pas pour ta fonction. Va savoir précisément ce qui se cristallise au moment des rencontres que l’on ne sait pas encore capitales... le hasard le place d’ailleurs de telle sorte qu’il éclipse le rocher. Et tandis que vous discutez, que le « courant passe », c’est indéniable et immédiat, il ôte mécaniquement ses lunettes et là tu vois : son regard a quelque chose de troublant à la limite du soutenable. Vairon ? non… Un œil de verre, peut-être, c’est en tout cas l’impression que donne les reflets sur la matière sphérique qui semble constituer son globe droit. Quelque chose passe.

Depuis lors, il devint rare qu’en rentrant au Palm Beach tu ne trouvas pas Zampano plongé dans une effervescente discussion. Souvent Graziella dès lors que ses horaires le lui permettaient, l’accompagnait aussi. Le microcosme de ce biotope avait adopté sans condition Zampa et Graziella dès le premier soir où leurs pieds avaient foulés, manquant buter à chaque racine bombée, la terrasse insolite.
Ginette avait été amadouée par notre homme, peut-être le craignait-elle ? Ses méthodes qui à l’ordinaire se révélaient infaillible pour saigner quiconque s’incrustait les coudes dans l’acajou de sa petite entreprise, n’avait guère de prise sur Zampano. Subtilement, sans qu’il ne se montrât défiant, tout en flagornerie plutôt, il caressait la bête dans le sens de son poil et restait maître entièrement de la situation. Il avait fini par faire sienne l’expression qu’il avait entendue de la bouche d’Anatole quand celui-ci, plaisantant, affirmait de Ginette qu’elle aimait entendre en guise de bonjour un petit « alors Ginette, combien ça va aujourd’hui ? ». Ainsi donc notre homme le lui servait-il, subtilement sans qu’elle ne s’en offusque. Faut dire qu’il savait captiver l’auditoire, dompter les fauves, charmer les serpents et mettre en rang les rats qui marchaient à l’unisson de sa flûte… pas un pipeau… non, pas comme Octave qui s’avérait maître du pipeau et bizarrement n’en jouait plus en présence de notre homme. Anatole était conquis et un solide respect semblait circulé entre les deux. Peu de temps avait semblé nécessaire pour que se tisse ainsi un invisible fil entre eux deux, ces funestes funambules… Invisible fil et noir, cependant. Car les deux partageaient un passé militaire, amère pilule qui ne passait guère. Mais j’anticipe un peu, peut-être… Anatole ne s’était fendu en aucune sorte en ton endroit de sa condition précaire et plutôt embarrassante de déserteur ; Colin seul t’avait tenu au jus. Colin, l’ami de toujours qui avait suivi Anatole quand celui-ci n’avait plus d’autre choix que celui de fuir. Il avait signé, Anatole, désemparé et probablement mu par l’irrépressible besoin d’un cadre que sa vie jusqu’alors lui avait refusé. Au milieu d’un désert de sable, seul au milieu pourtant de milliers de gars venus là en découdre et déclencher une tempête du désert, il s’en mord les doigts jusqu’au sang et se jure que s’il s’en tire de ce merdier, il prendra ses cliques et ses claques et ses jambes à son cou et son courage à deux mains et la poudre d’escampette et toutes les précautions et le large et soin de se cacher dans le trou du cul du monde mais on l’y reprendra pas, ça non !
Les deux hommes, d’un premier regard certainement s’étaient reconnus…
Un soir à l’ordinaire, Zampa t’avait précédé sur la terrasse aux délices et Anatole et lui taillaient la bavette un peu à l’écart d’Isidore et Gus qui avec Colin tâchaient de persuader L’Amiral qu’il avait tout intérêt à se foutre à poil s’il décidait de mettre à exécution sa menace de bain de minuit…

Anatole : T’as probablement raison, on ne fait que fuir… sûr qu’en cherchant bien tout l’monde a un truc à fuir…
Zampa : L’ironie c’est qu’on croît voyager léger quand on s’tire, mais on trimballe avec soi ses valoches de problèmes… les mains dans les poches, mais les poches sous les yeux parce que plus question d’pioncer si tu vois ç’que veux dire…
Gédéon : … Salut la compagnie !
Anatole : Notre loufiat !
Zampa : Mon lapin !
Gédéon : Comme d’hab, c’est possible ?
Anatole : Tes désirs sont des ordres…
Zampa : C’est pour moi !
Anatole : Dacodac mon lieutenant !
Gédéon : Mon lieutenant ?
Zampa : Et oui… mais on s’en fout à présent…
Anatole : C’est la part d’ombre, y paraît… mais dis-moi, t’as bien un truc à cacher à toi, un truc à fuir aussi ?
Gédéon : Sûrement !
Zampa : Vas pas embêter mon lapin avec nos conneries… et puis remet un verre à tout l’monde, y fait soif…
Anatole : C’est la tournée du lieutenant !

Et là le gros de la troupe de se rapatrier depuis le bassin vers le bar, Georges renonçant définitivement à son suicide attentatoire à la pudeur, tâchant de retrouver le peu de dignité qui lui restait quand il s’évertuait à rendre rectiligne la trajectoire des soubresauts qui chez lui, servaient de démarche.
S’en suivent alors verres qui s’entrechoquent, rigolades un peu faciles voire insipides mais qui constituent à n’en pas douter les vrais moments de bonheur, sans enjeu ni arrière-pensée. Des moments simples et irremplaçables qu’accompagnait la guitare d’Isidore. Il avait eu la bonne idée ce soir de n’être point trop saoul de sorte à vous interpréter un petit répertoire de morceaux choisis parmi les œuvres de Baden Powell (pas le scout, non…) et, dans ses grands moments de lucidité musicale qui ne coïncidaient toujours avec les rares instants d’une sobriété exemplaire, il interpréta un Canto de Iemanja se calant sur le rythme de Mère Caraïbe, renforcé par la mélopée obsédante des batraciens et les interventions percussives des chouval-bondié . Zampa, inspiré par le rhum, la musique et la beauté de cette nuit –un ciel sans faille où chaque étoile se montrait d’une précision absolue– finit par proposer une ascension motorisée vers la station météorologique qui surplombait le bourg afin de jouir du spectacle incroyable qu’offre la voie lactée.
Offre déclinée poliment par tous, toi excepté. Alors vous voilà à fond, en première et le moteur de la twingo de location qui hurle dans la nuit, elle vous emporte au sommet vers l’étrange bâtisse blanche que surmonte une sphère blanche elle aussi, un gros œil en somme. Le spectacle valait bien de troubler un peu la tranquillité des riverains. L’espace n’est pas vide. Les objets célestes et lumineux vous écrasent littéralement, vous qui cloués sur terre contemplez leur sublime présence, leur agencement subtil… Zampano se montre excellent lecteur de la voûte céleste et te nomme les différentes constellations tandis que d’un glorieux index il tente de mettre le doigt dessus.
Candide tu t’interroges et l’interroge aussi. Existe-t-il en définitive, quelque part sur terre, un endroit où le ciel étoilé plonge dans la mer sans cette bande qui semble gommer la présence des étoiles ? Il ne comprend pas en première instance la question qu’il t’oblige à reformuler. Là de lui expliquer qu’il y a toujours une bande qui sépare l’horizon des premières étoiles visibles. Un tel endroit est-il possible où les étoiles et la ligne d’horizon se confondent ? ou bien les lois de l’optique, ou la forme de la terre, ou la chaleur qui s’en dégage empêcheront toujours qu’un tel spectacle soit un jour contemplé. Il reste muet. Puis il rit, te raconte que lorsque l’on vise, plus l’écran qui sépare viseur et cible est épais, moins est efficace la pénétration du projectile… Lui connaît la réponse, te laisse mariner… question de distance de tir, mon lapin...
C’est juste au moment de repartir qu’il la remarque. Alors il t’avise et te demande de l’aide. Ensemble vous vous en saisissez, tâchez de lui redonner une vague forme plus propice à la pouvoir plier et finalement la placez dans le coffre. « –pourquoi prendre cette bâche ? –j’ai idée qu’ça va m’servir mon lapin… »
Et la voiture démarre. Vous quittez la station météo dont le gros œil restera l’unique témoin d’un menu larcin sans importance.

aucun commentaire - aucun rétrolien

chapitre quatre

« –Et pour commencer ? –Pour commencer, un poisson à la tahitienne pour Madame [Madame, elle, elle exhibe deux yeux de merlu (de morue sèche quoi !), mais pas salée, et qui contemplent amoureusement son mari, lui, poivre et sel] et pour moi [lui, la cinquantaine, un air suffisant, sorte de coco bel œil sur le retour] un émincé de poisson rouge au beurre d'escargot ; euh, dites-moi, le poisson rouge, c'est du rouget ? –Non Monsieur, c'est de la sarde ou du vivaneau, un poisson local, il est émincé et gratiné avec un beurre d'escargot... –Parfait, parfait... Et mettez-nous, j'vous prie, une bouteille de blanc... voyons... Vous n'avez que du muscadet ? Bon nous dînerons au champagne alors... [T'as raison va ! met-lui en plein les yeux !] –Bouteille ? –Bouteille. –Merci bien... », et tu tournes les talons, glisses les cartes sous le bras gauche et te diriges d'un pas lent, il n'y guère foule ce soir, vers la cuisine. « –Allô ! Pour la quatre un tahitien un émincé et une langouste plus une demie à suivre ! –vend-les moi entières les langoustes, merde ! –j’essaye, j’essaye… » et c’est vers le bar que tu marches à présent. Déjà ça percute des gamelles en cuisine ; la sono diffuse une musique de jazz assez soft teintée Trinidad –le tintement des steel drums s'enfle et l'ajout arythmique des gamelles, des ustensiles qui touillent battent cognent confère un swing insolite, sorte d'impro chaque soir nouvelle.
Pas l'temps d'taper l'boeuf ce soir, boulot, bouteille à faire péter et tout l'toutim... ces quelques pensées t'accompagnent comme tu passes derrière le bar; frigo d'gauche : vin blanc, champagne. Seau. Et d'la glace, du nerf, quoi !
Tu files seau en main vers la console et l'y déposes ; tu arranges joliment les couverts pour l'entrée et les langoustes sur une assiette de forme un peu oblongue revêtue d'un liteau plié en losange ; un autre liteau en guise d’incongru cache-col pour frileuse bouteille, et le pouce dans le cul tu l'inclines et sers Madame. De même pour Monsieur. Le champagne frétille et se tord dans les verres avec ses chapelets de bulles qui circulent de bas en haut selon une trajectoire presque hélicoïdale. Une faible sonorité de cloche t'extirpe de ta rêverie, imperceptible presque, mais que l'oreille conditionnée du personnel du Caraïbe-Hotel sait interpréter.
Tu reviens en salle, les entrées en main, tu souhaites un bon appétit et t'en retournes rêvasser de derrière l'acajou. Du bar, tu aimes scruter l'horizon que la terrasse du restaurant t'offre sans discontinuer : et c'est bien là ton unique et maigre compensation ; tu conviens aisément que faire le pingouin en gilet de madras par pareilles températures, des courbettes et des sourires à des touristes en chemisette à l'horrible motif floral et qui de surcroît se font un devoir de prendre en ton endroit un air condescendant, des allers et des retours en salle, en cuisine, au bar, faire les chiottes aussi, bref faire le loufiat ça tu n'aimes pas Gédéon. Du reste il ne s'agit nullement de ton métier, tout au plus le moyen que tu t'es dégoté afin de voir un peu du pays comme on dit tandis que là-bas, en Europe, la restauration t’offrait les maigres moyens d’assurer une existence morne et précaire.
Tu scrutes donc ; il fait tout à fait nuit désormais, les côtes de Sainte-Lucie ne sont plus visibles mais tu devines la position de l'île grâce aux petites taches de lumière essaimées tout du long du littoral tandis qu'un gros paquet trahit l'exacte position de Castries, sa capitale.
Plus à droite, ton oeil heurte une masse opaque plus sombre encore que la nuit, dense, obscure : tu vois, Gédéon, le rocher même de nuit, finit par attirer ton regard, à la manière d'un trou noir il est avide de lumière, il est avide de matière et engloutit l'une comme l'autre. Il te suce les yeux !
C'est mardi, le paquebot de croisière devrait tantôt s'escamoter... D'ailleurs il est là qui arrive, en provenance de Fort-de-France, tu remarques complètement à la droite de ton champ de vision avancer doucement ses guirlandes lumineuses –et là tu l'imagines horizontale bouteille (à la mer) de champagne avec ses chapelets de bulles, glisser lentement... Peut-être peux-tu prendre le temps de le voir s'escamoter... il est encore loin... à vrai dire il t'amuse... « –La quatre a fini, les langoustes sortent, bouge ton cul Gédéon ! –ouais, j’y vais ! ».
Toi tes paquebots c'est des grolles, et tu ne croises pas au large des archipels, tu les uses sur un tapis à faire des va-et-vient bar-cuisine-salle, sale boulot, quoi !
Le couple en effet a fini ses entrées, voraces ils n'ont guère traîné à t'engloutir tout ça. Un petit tour au passe avec les assiettes vides, et par un petit tour de passe-passe tu les troques contre deux plus oblongues où le cadavre et demi d'un arthropode questionné en cuisine te regarde d'un oeil inexpressif...
« –Putain sors-toi les doigts du cul Gédéon merde ! –Ouais, ouais, j'enlève... t'as pas eu besoin d'sonner t'excites pas ! ». Sourire complice du couple carnivore à l'instant où tu présentes les bêtes inertes –c'que ça peut avoir l'air con une langouste ! – et t'amorces une retraite, formule de politesse de circonstance.
De retour derrière l'acajou tu constates satisfait la progression du navire ; le drame est proche... l'effet toujours aussi saisissant... ça y est maintenant : la guirlande de lumière tendue entre les deux premiers mats du paquebot s'amenuise lentement, sûrement cependant et l'escamotage du navire se poursuit, il rétrécit, se contracte, et peu à peu cette première guirlande s'évanouit complètement. La suivante subit un même sort, dans un calme fantastique et une indifférence générale. Une, deux, trois... et hop ! plus de bateau, plus rien, juste cette masse opaque, dense, obscure, plus noire encore que la nuit, sorte de monstre avide de lumière...
Rien, plus rien, ça dure une éternité...
A vrai dire il t'amuse, Gédéon, d'être l'unique témoin de ce drame que tu réinventes chaque fois, à chaque passage du navire derrière le rocher qu'on ne voit plus les nuits sans lune, à chacune de ses éclipses, phénomène optique qui, lorsqu'il fut joué pour la première fois te fascina, tu n'en cru pas tes propres yeux !
Le seul que ça amuse, évidemment, qui contemplerait de la sorte une simple illusion, l'air béat et la bouche bée, s'imaginant je-ne-sais-quoi, et ce deux fois la semaine avec toujours cette naïveté et cet enthousiasme, qui verrait toujours d'un bon oeil disparaître cette sorte de grotesque sapin de Noël tout enguirlandé et couché sur les flots.
Comme seul le mouvement du navire tant à l'extirper de cette conjonction que vous formez tous trois, c'est inévitablement qu'il pointe, soudain, d'abord inaperçu, et toujours ce calme et cette indifférence ; puis ampoule par ampoule il entreprend de se dilater, il croît, s'allonge et progressivement se réhabilite et s'expose à ta vue ; il feint de poursuivre sa route l'air de rien, ni vu ni connu.
Mais toi t'as tout vu Gédéon, tu sais qu'il n'en est rien, TU SAIS que le rocher l'a englouti pour le recracher, lui tout entier et son équipage et quiconque à son bord. TU SAIS que le rocher affecte un air minéral, qu'il feint... Et si La Caraïbe a sa Charybde, le rocher est sa Scylla. « –Encore à glander Gédéon, magne-toi un peu la rondelle mon gars ! Y a des clients mon grand ! –ouais, j'y vais ! »
Et tu réintègres ta fonction de loufiat, ô triste principe de réalité ! et t'en retournes vers le couple puisque lui agite en ton endroit une main que tu devines baguée.
Et merde ! il t’appelle à nouveau, le gars, certes la soirée est d’un genre calme mais ils ne sont pas les seuls clients. T’attends la soupe de giromon aux salpicons de crevettes –de Guyane les crevettes ! – pour le sale petit con de la douze, et le colombo d’agneau qui marche avec le vivaneau à la cinq. Faudra pas traîner. Le chaud ça doit être servi chaud. Cqfd. Puis aller le type fissa…Déjà le sketch qu’il t’a joué avec les langoustes… remarque, il a pas tord le gars : la demi-langouste à cent soixante balles et la langouste entière à deux cent quarante, c’est pas logique. D’autant que l’entière est servie coupée en deux. Ok, y a qu’une seule garniture… mais tu lui as soufflé le truc : prendre une langouste pour deux et commander une garniture en supplément, trente balles pour le riz dans la demi-coco et la banane grillée, sans oublier la déco kiwi et persil plat ! Le tour est joué. Cinq sacs d’économie. Il avait tout de même pas à connaître la raison qui pousse le boss à tarifier ainsi. C’est que la langouste est surgelée, et si tu passes que la moitié faut t’arranger pour refiler l’autre le même soir. Et si ça rate alors dans le prix de la moitié seule et bien tu compenses. Ça tu peux pas le dire. Quoique le Paulo il veut pas que tu mentes. Il veut juste que t’enjolives un peu. Pensez plutôt à les commander les langoustes. Vous savez, les pêches sont rares, y a presque plus de langoustes dans les parages, faut aller en Guyane pour en trouver pléthore. Alors on congèle celle qu’on a, histoire de répondre à la demande. Mais si vous commandez, alors…
Au final sa moitié à lui, elle voulait qu’une moitié tandis que lui, une entière. Du coup c’est encore tézigue qui a essuyé les foudres du chef ! Bon t’as deux secondes, tu files à sa table. Merde le chaud sort. Tu t’imposes un crochet par la cuisine, attrapes le poisson et l’agneau, commences à tourner les talons et «–Putain Gédéon ! Le giromon! –je reviens pour la soupe, t’inquiètes ! –Sors-toi les doigts du cul, merde ! –ouais, ouais… » et tu traces. « –Voici, pardon… merci. Voilà et bonne continuation ! –Est-il possible d’avoir une carafe d’eau bien fraîche ? –Sans problème. » Tu retournes au passe, reviens en salle avec la soupe, tu surveilles chaque seconde l’assiette comme un aviateur, le cuistot l’a copieusement rempli à ras gueule, cap sur la douze où tu n’as pas la moindre envie de t’attarder. Et… ah ! oui, le gars ! « –Oui monsieur ? –Dites-moi jeune homme, vous travaillez ici depuis longtemps ? –A dire vrai, monsieur, deux mois. Mais s’il y a un problème… –Absolument aucun, je vous rassure. Non je voulais juste avoir votre opinion puisque vous évoluez dans ce si beau cadre, avec pareille vue. Que penseriez-vous si le rocher était illuminé ? –Illuminé ? –Oui, illuminé, mis en valeur perpétuellement par de subtils jeux d’éclairage, car pour être franc, c’est là un peu de mon savoir-faire et l’idée m’a traversé… –Je crois monsieur qu’il serait visible la nuit ! » et là de t’empourprer, d’allumer un phare monumental, en réaction aux genres d’inepties que tu es capable, et coutumier du fait, de prononcer, plus grosses que toi tes conneries ! « –Je veux dire qu’il perdrait de son charme à être visible tout le temps. La nuit il se devine encore, plus sombre même que le ciel le plus sombre… et je crains surtout, monsieur, que cette entreprise ne reste qu’à l’état de pure fantaisie : peut-être l’ignorez-vous mais il s’agit d’un site protégé, à cause des oiseaux, je crois, qui s’y réfugient pour pondre ou se reproduire, je ne sais plus. –Au diable les oiseaux ! mais je vous remercie jeune homme. –C’est terminé ? –C’est terminé. » Tu te diriges perplexe vers le bar terminer les premières additions drôlement chamboulé du ciboulot ; tu vérifies le prix du Gigondas que tu n’as toujours pas imprimé et… merde ! la carafe. Tu commences d’être à l’ouest et sans un minimum de concentration tu vas te prendre un sacré bouillon, et bien salé de surcroît.
Pas d’incidents notables. Tu finis tout de même le service sur une insaisissable impression de vide, quelque chose d’analogue en tout cas.
Le pâle souvenir d’un rêve s’agite dans ton crâne tandis que tu réintègres tes frusques civiles. La conversation avec le type de la quatre l’a fait remonter à la surface : et tu revois le rocher, non, justement, ce n’est pas le rocher. C’est plutôt la forme du rocher, ça y ressemble bosse pour bosse, c’est au même endroit mais ce n’est ni du roc ni la végétation qui en recouvre la quasi-totalité de la surface. C’est quelque chose d’organique mais d’animal… c’est ça, ce sont des milliers d’oiseaux. Ils recouvrent la totalité du rocher, épousent sa forme, je l’ai dit, bosse pour bosse. Ça piaille et le boucan est atroce. Un rêve sans queue ni tête, probablement, si ce n’est les queues et les têtes des volatiles qui s’agitent et gloussent… Puis un son sec, fugace et foudroyant, une détonation peut-être ? La pagaille à cet instant. Les milliers d’oiseaux s’éparpillent hystériques et quittent le refuge sur lequel ils étaient posés. Sauf que leur dispersion laisse apparaître non pas le rocher mais un vide, simple et absolu.
C’est fini, tu rentres. Ce soir tu optes pour le raccourci. Précisons que s’il porte son nom en terme de distance, ce chemin alternatif, vu qu’il consiste en un sentier coupant net au milieu d’une végétation dense et qu’à ce titre il est accidenté, peu commode et sans aucune source de lumière, il te faut l’emprunter à tâtons, risquant chaque pas comme on se jette dans l’inconnu ; aussi est-il guère évident que tu y gagnes en temps. Cependant, il est des moments dans la vie où la peur vient réveiller ce qu’il reste de vivant en nous. Et ces soirs où tu rejoues le drame du paquebot, il te semble de bon ton de jouer le registre du frisson jusqu’à son paroxysme.
Il est vrai que plongé dans un noir matériel, solide, l’oreille dressée à identifier la source de tous les sons furtifs qui se superposent aux respirations de la mer d’une part, d’autre part la tienne (et leur unisson devient effroyable, parfois), tu es ce petit garçon qui rampe dans le tunnel sans fin, un boyau de PVC dont tu n’avais jamais compris l’utilité, sans lumière, à la queue leu leu, quand bande de gamins vous vous évertuiez à braver l’angoisse qu’une telle épreuve vous imposait. Là, le pied peu assuré, les racines bombées qu’il rencontre, les mains en avant pour parer le désagréable contact des frondaisons désordonnées, tu plonges plus avant toujours et encore dans l’inconnu, les gros crabes rouges et noirs qui traversent, craintifs, creusent un autre trou et tu souhaites vivement qu’aucun ne rencontre ton pied, les batraciens qui suivent leur partition étrange laquelle est renforcée par les phasmes sonores, tu suis inexorablement le chemin hasardeux qui te ramène vers le bourg. Le goût du premier Neisson que tu boiras alors, accoudé au bar du Palm Beach sera inimitable…

Sir Georges se tord le cou, vrille à droite, son buste ensuite emprunte la même direction avec quelque décalage horaire et durant ce délicat changement de cap quelques moulinets des bras lui confèrent une noble stabilité que n’entame peu pourtant l’anarchie de deux jambes privées des ordres du commandement suprême. En grande pompe il parvient dérivant au milieu de la terrasse comme désolidarisé et surpris de s’y trouver là quand il visait le comptoir ; ses jambes mutines corrigent alors le tir avant qu’un seul ordre de marche n’ait été prononcé. Il atteint l’acajou qu’il agrippe comme si sa vie devait en dépendre, se juche sur un haut tabouret avant de gratifier sa cour d’un aristocratique borborygme. Anatole en fidèle sujet se saisit déjà d’une bouteille de Neisson, son autre main d’un verre, tandis que tous souhaitez la bienvenue à L’Amiral. Georges William Hood s’empare du verre qu’il vide aussitôt en juste impôt dû à sa noble personne, émet un nouveau borborygme délicieux et se jette pêle-mêle dans plusieurs des discussions que l’apparition du Sir n’avait fait qu’interrompre. Un grand Georges, ce soir, que ne séparent du delirium tremens que quelques misérables centilitres. L’Amiral sur la brèche vacille sous la houle du rhum, trinque et tangue, semble à tout moment disposé de mettre les chaloupes à la mer, à deux doigts de rhum du naufrage seulement.
Tu ne sais plus au juste ce qui déclenche chez lui un accès de fureur, véritable raz-de-marée de mots injurieux qu’il prononce en anglais, son français parfois trop précaire quand l’est sa personne ; peut-être est-ce la remarque que t’adresse Colin, clin d’œil en renfort, au sujet de l’ivrognerie notoire des anglais ? Peut-être son refus, avisant Anatole, de ne point le servir davantage ? Il te revient à cet instant en tête, pêle-mêle, diverses anecdotes. Celle au sujet du rocher par exemple, la façon dont les troupes françaises d’alors avaient mis terme à dix-huit mois de domination anglaise quand la centaine d’homme et les batteries de canons britanniques en faction sur le rocher décrété navire de Sa Majesté se voulaient imprenables… ces barriques de rhum jetées à l’eau qui dérivaient, dérivaient… les Anglais, eux, avaient fini par en boire, la suite se laisse deviner aisément. D’ailleurs, pendant très longtemps, la flotte anglaise n’avait-elle pas continué de saluer le rocher à la manière de tout bâtiment de Sa Majesté, par une salve solennelle de tirs au canon, dès lors qu’elle croisait non loin du Diamant ? Ou cette autre histoire encore, bien que reliée à la précédente par les barriques, le rhum et le contexte des batailles navales de ce temps révolu. Cet Amiral anglais célèbre… l’artisan, quoique tu n’en es pas tout à fait certain, de la cinglante défaite infligée aux troupes franco-espagnoles… Trafalgar où il trouva la mort… Nelson, c’est ça, l’amiral Nelson, le manchot. Le corps ensuite qu’il avait fallu rapatrier... alors, pour convenablement conserver la dépouille, le macchabée avait été plongée dans une barrique… du rhum à n’en pas douter… Alors il te plaît, tandis que t’arrivent pêle-mêle ces souvenirs et les vocalises sibyllines de Georges, de supposer qu’à l’instar de l’illustre Nelson, cet Amiral-ci fût plongé dans le rhum lui aussi… mais vif, bien entendu. Il paraît qu’il s’y plonge tout seul, fréquemment… votre Amiral Neisson.
Toujours est-il qu’il vocifère sous le regard amusé de ses comparses de beuverie, s’époumone et prophétise. Littéralement monté sur ses grands chevaux, Sir Georges, quoique à la vue de son état, on le supposerait plus à même de ne parvenir qu’à se hisser sur de grotesques poneys, il essuie une tempête d’injures les unes comme les autres des plus cocasses qui jamais ne s’écartent cependant de leur foyer : cette graine d’humour sans quoi l’injure est un assassinat de l’intelligence. Et au fur et à mesure qu’il menace, raconte que les Anglais n’ont pas dit leur dernier mot, bafouille et glisse du tabouret, s’obstine à s’y percher encore pour en tomber colérique et rouge de plus belle, entonnant entre divagations éthyliques, borborygmes éructés et improvisations vocales anglophones un God Save the Queen, il te vient une explosion de rire et la vision de Sir Georges W. Hood, dit L’Amiral, juché ivre mort au sommet du HMS Diamond Rock, sa crinière jaune et sale au vent, titubant, bégayer à d’invisibles sbires les ordres du départ, et glissant son œil dans le goulot d’une bouteille vide de Neisson qu’il tient pour une longue vue, se satisfaire de l’appareillage d’un résidu volcanique en marche lente vers les îles de Sa Majesté dans un foisonnement généreux d’écumes bouillonnantes.

Georges, à bien y réfléchir, était un drôle de gars. Il n’était pas que le clodo qu’il est devenu et qu’il passe pour être aux yeux des locaux, des quidams ou des touristes de passage. Non, il est clair qu’on ne peut aucunement le réduire à cela même s’il est vrai qu’il en est réduit à adopter les comportements de ces intouchables. Faut dire qu’il picole sec, vous l’aurez compris, et qu’il exhibe un corps à l’image de sa chevelure, c’est-à-dire jaune, crasseux, collant, bref il exhibe une propreté plutôt approximative et quelque peu incompréhensible car ce n’est pas faute de le croiser souvent dans l’eau quand au sortir du sommeil et avant le café tu t’en vas piquer une tête en contrebas du Palm Beach. Colin t’avait mis au parfum dans les grandes lignes. Débarqué il y a des lustres avec une coquette somme, il avait investi dans une affaire de location de voiliers à des fins de tourisme. Ainsi, taxi des mers, Armand, le skipper qu’il avait rencontré puis employé, et lui-même, transbahutaient-ils de chics couples vers Les Grenadines, Saint-Vincent, Sainte-Lucie, La Dominique etc. Et quand il ne naviguait pas lui-même, il louait simplement ses voiliers pourvu que le preneur fût en possession d’un permis et d’un solide compte en banque, histoire de caution. L’affaire marchait bien, trop bien peut-être. Georges W. était bourré de flouze. Quasiment sans logis ou plus simplement trop ivre en permanence pour daigner ne serait-ce que rentrer chez lui s’il possédait une maison, il devait tout boire, ou presque. Point d’auto… pas de famille à charge du moins dans cette zone du globe. L’argent n’était pas un problème. Et inversement, ce n’était pas un problème d’argent. Quelque chose avait dû le pousser à ainsi tout plaquer pour venir, les poches certes bien remplies, se dissoudre dans le rhum. Car il ne t’avait pas échappé qu’il avait, lui aussi, fuit. Sir Georges W. Hood. Dans ses manières, les rares fois où il ne titubait pas dès le début du jour, il avait un je ne sais quoi de classieux. Etonnant ? pas vraiment… Il est probablement d’une lignée distinguée. Rien d’étonnant à ce qu’il ait fait une prestigieuse école anglaise. Doué pour les affaires à n’en pas douter non plus. Et au-delà de sa cinquantaine d’un type ravagée, malgré sa tignasse paille, son cheveu filasse, long et négligé, malgré même une totale absence de menton il avait dû être relativement bel homme.
Sans trop savoir pourquoi tu songes alors à cette histoire d’amiral, l’amiral Nelson… ne servait-il pas sous les ordres de l’amiral Hood ? Un aïeul ?
Puis tandis que l’esprit gambade, vagabonde et se perd dans les méandres des chemins de la pensée, bizarrement, il te revient un détail d’abord passé inaperçu mais qui te tape dans l’œil à ce moment précis : l’œil de l’amiral…
Horacio Nelson, l’amiral borgne et manchot. Il perd son œil vers Calvi… Le droit ou le gauche ?

aucun commentaire - aucun rétrolien

chapitre trois

Rien n’y fait. En cette fin de matinée encore, jouet d’une houle dont tu t’amuses et qui te malmène, te trimballe pour t’expulser enfin tout ensablé vers le rivage, en vrac, dès lors que ton regard cherche l’étendue tu te heurtes à sa minérale barrière : et le rocher tout entier se dresse sur la route de tes yeux. Tu plonges ailleurs ton regard, échoues, recommences : rien n’y fait. Tes yeux accostent ses flancs et semblent ne plus devoir s’y détacher. Une vague par surprise te propulse plus loin, qui te roule dans le sable et t’abandonne naufrageur. Tu prends tes cliques et tes claques, tes claquettes et ta serviette éponge pour t’en retourner à l’hôtel quelques vingt mètres plus haut.
Va comprendre quel genre de fascination, exactement, tandis que tu lui fais face, le rocher exerce sur toi. Pourtant lourd et minéral, au derrière de lui l'horizon laiteux lui confère une existence précaire, d'où il semble incroyable trompe-l’œil, peint à même une toile de tissu, l'unique décor d'une comédie tragique comme la toile se balance timidement frémissante sous un léger vent. Et pourtant proie du vent qui le malmène, ton décor s'impose et ton oeil y jette son ancre, ton être tout son dévolu et ta bile, ta rancune, elles, la première pierre... dans le même temps, être pondéré à ce point et s'exhiber fragile ; dans le même temps, caché derrière sa débilité pourtant éprouver son poids, sa pérenne présence, indubitable, enracinée. Va comprendre... Là donc les yeux cuits à fixer morne l'au-delà de l'horizon, vainement, comme si cela se pouvait qu'il y ait un au-delà de l'horizon, un au-delà de toi, toi l'insensé de seulement y croire, un autre roc te mord le coeur... du même acabit, friable quand on entend éprouver sa solidité, la nécessite y oblige parfois, cependant dans le même temps indestructible à l'apogée même d'une faiblesse violente et dont l'aveu est un doux mot.
Rancune dis-tu ? Ta bile comme une mer houleuse vient heurter les flancs d'une mère minérale, colossale, une mère à l'image du Diamant... cristalline dans tes souvenirs mais en grattant un peu, la poussière en est noire, coupante. A l'image de ce roc, tangible quoique iréel à le voir ainsi juxtaposé à l'horizon laiteux... pareil ai-je dis à un décor de tragédie... tragi-comique ? Tu es bien le seul à n'en point rire, Gédéon.
Le roc à l'image de ta mère, monstre chimérique, socle de sable... tu voudrais pauvre marin, depuis ton fol esquif qui dérive qui dérive, y poser le pied... la folle esquisse se dérobe, s'écoule l'amas de sable...
Les souvenirs refluent synchronisés avec les vagues qui charment ton oreille, l’oeil tente une fois de plus de se fixer au loin, se heurte, rebondit alors reste sur le sable… ta main crispée porte à tes lèvres le double café chaud –merci Anatole d’avoir trouvé ne serait-ce qu’une seconde pour t’en servir une grande tasse– et … le petit drapeau s’abat sur la tête de ton papa. C’est un petit drapeau suisse, ramené à la maison tu ne sais plus très bien comment ni pourquoi, ramené en deux exemplaires, pour ton grand frère et pour toi. Le petit drapeau se casse sur la tête de ton papa qui vacille un peu, debout sur le sable, la plage en décembre en Corse est sublime et le temps magnifique. Il fait froid. Du vent. Tu suis la scène depuis la voiture où tu te trouves avec ton grand frère. Tu pleures. La mer se soulève périodiquement et les rouleaux se fracassent sur le sable et s’éparpillent, écume projetée mousseuse et scintillante. La mère se soulève spasmodiquement, et se débat, les poignets enserrés par les mains de papa qui n’ayant pu voir venir l’étendard essaie d’éviter la rafale de ses poings. Elle est belle la furie, les cheveux en vrac… cruellement belle avec ce visage déformé que tu lui connais de plus en plus souvent. Et cette voix ! Force est de constater que c’est la sienne, aussi, cette voix rauque et déchirée, cette voix de possédée. Comme elle tranche d’avec le délicat murmure, le soir au coucher, quand tu réclames encore la même chanson. Tu vois la différence avec tes yeux de quatre ans mais n’y comprends pas grand-chose. Papa esquive, maman dissout son être dans une vague de fureur, c’est une maladie, subtilité qui t’échappe, tu t’en fous t’as quatre ans, mais tu pleures et tu as mal…
Une gorgée de café. Bipolarité que ça s’appelle cette maladie. Deux extrêmes comme le roc et le sable…
Mais tu chasses le ressac des souvenirs, à quoi bon ressasser. Tu as un rendez-vous ce midi.
En effet, pingouin nécessite quelques préparations ; certaines sont quotidiennes et consistent en une toilette à fond que précède l'astreignant rituel d'un rasage de près : ô séance hautement comique où la mousse s'accumule sur ton pâle visage, grossièrement étalée par quatre doigts malhabiles ; or c'est là l'occasion d'un unique contact journalier avec ton alter ego spéculaire, le gaucher tout aussi pâle qui se moque de ta pâle figure sans même soupçonner, une seule seconde qu'il puisse avoir la même si ce n'est pire : voilà qu'une sale lumière néoneuse le ceint d'un sinistre halo. S'en suivent grimaces, langues pâteuses que vous vous échangez, mots parfois un peu gros. Le rasoir, plastique, jetable, quoique muni d'une double lame, fait un chambard du diable quand dans le sens contraire de ton implantation pileuse il s'évertue avec un zèle ridicule à extirper ton poil maigre mais retors. Le diable n'est certes pas étranger à cette affaire à en juger par les incendies qu'il allume à la surface de ton épiderme. Vient peu après la douche que les lendemains d'abus de rhum tu prolonges à n'en plus finir, dans l'attente miraculeuse qu'elle ne t'apporte je ne sais quel renouveau. En vain. Tu en sors moins poisseux, certes, pour fort peu de minutes d'ailleurs, mais la tête lourde et douloureuse, simplement conscient qu'une casquette de plomb ornera toute la journée ta tête à la manière d'un invisible couvre chef de toi seul connu. Tes quenottes goûtent ensuite un frais plaisir de pâte, illusoire, que tu disperses à grands coups de brosse nerveux et peu méthodiques malgré la longue expérience de ces travaux de nettoiement.
D'autres préparations ont pour ton plus vif soulagement une fréquence moindre. La chemise tout d'abord. Celle-ci est blanche et générique : car un pingouin organisé est un pingouin qui recèle dans son alcôve plusieurs panoplies rigoureusement identiques, des clones ! Donc elle est blanche et entend le rester. Du moins est-ce là encore une illusion, et tout l'art du pingouin consiste à entretenir cette illusion, à la nourrir autant que les couples attablés : tu te dois, question de prestige, de demeurer immaculé. C'est pourquoi, et selon les circonstances (c'est à dire les taches qui ornent ton costume de scène et qui participent de ces réels risques du métier, tu ne peux les nier ces taches de tâches) ce même lavabo où tu sèmes ta barbe avortée et craches salive, dentifrice, glaviots, gouttes de sang, périodiquement s'encombre de linges blancs ou plus précisément dont la vocation est de le devenir, linges qui flottent parmi des grumeaux de mousse d'une lessive à bas prix, linges qui gonflent et qui te gonflent. Les laveries automatiques, pour les chiens peut-être ? Soyons sérieux, c'est uniquement question de stratégie ; ton linge ordinaire, tes guenilles dirais-je plutôt, car aussitôt ton service terminé tu t'empresses, Gédéon, de renfiler tes frusques usées, sorte de vieilleries qui constituent à tes yeux une seconde peau, une cuticule peut-être, alors même que le climat des parages ne t'a guère influencé pour t'en défaire, ton linge donc, tu as soin de le laver dans ces couloirs flanqués d'énormes automates cyclopes et giroculaires, qui crachent mousse et parfums proprets, et dont l'unique oeil à chaque instant te sourit plein de complicité. Question de stratégie : tes chemises, si tu veux te soustraire à cette méticuleuse opération du repassage qui ne pardonne point si point de technique et d'art, il te les faut étendre sans même les essorer, tout encore empesées de l'eau lustrale qui emplissait ton lavabo baptismal. Et alors elles sèchent sans trop se rider, froisser, plier : aucun stigmate ! Juste un flou, un mouvement fluide, du caractère quoi !
Enfin, dernière cérémonie et de toutes la moins fréquente, la régulation capillaire. Tu abhorres définitivement le ridicule des salons spécialisés. Insupportable cette ambiance condescendante, le long et maigre frisouillé qui se tortille comme un bout de plastique au fond d'un cendrier, les bagouzes innombrables qui annèlent ses doigts, eux aussi innombrables ; partout, il en a partout des doigts, raidis ou subtilement recroquevillés, empêtrés dans les lunettes de la paire de ciseaux, deux par-là qui délicatement maintiennent prêt à l'emploi un peigne en cas d'urgence, d'autres qui tripotent une patte ou vous plient l'oreille comme on plie une couverture, doigts qui se promènent sur le caillou et couchent des paquets de cheveux ou au contraire les poussent à la révolte, doigts qu'il vous brosse sur les tempes et vous auscultent le crâne, doigts qui saisissent un combiné de téléphone, ce n'est pas grave madame Prout-Prout je décalerais madame Poilmauve, doigts qui montrent et qui exigent, Adeline relevez je vous prie le casque de madame Bigoudis et veillez à la couleur de madame Papillotte, au revoir madame Lucienne à la semaine prochaine, trois cent quatre vingt francs merci, Adeline ! Vestiaire ! Et pensez au coup de balai diantre ! Alors on les coupe comment ? Non, décidément insupportable ; pourtant tu ne détestes pas l'acte en soi. Au contraire tu dois aux salons de coiffure tes premiers émois érotiques. Du moins il te semble... Jeune enfant comme tu aimais ces doigts experts de délicatesse que de savantes demoiselles passaient dans ta tignasse, comment elles s'en servaient, habiles, pour te fouiller les lacs et entrelacs des cheveux, tout abandonné et honteux, regard au plafond blafard et nuque brisée, un peu somnolant et sourd aux niaiseries radiophoniques sous les chaudes sollicitations du jet mou dont l'eau faisait abondamment mousser un shampoing aux relents d'amande douce. Ô douce torpeur, plaisir encore confus, tandis que tu t'essayais à de discrètes et clandestines érections, les yeux mi-clos à présent d'une extase indécise tandis que ses doigts massaient et massaient encore la peau de ton cuir chevelu échevelé, y fourrageaient ; ô le contact tiède d'avec la serviette éponge, sa voix suave, suis-moi, oui tu l'aurais suivi partout alors qu'elle t'indiquait un vaste fauteuil de moleskine où tu ne tardais pas à disparaître mollement malgré d'humiliants bottins ; entrouvrir les yeux ensuite et la voir réfléchie dans la glace, humiliante glace qui restitue à tes yeux l'image d'un petit garçon timide, rouge de honte et de désir, passif quand tu aurais voulu la séduire, l'enlever à coup de moto chromée en exhibant une dentition saine et blanche, faisant saillir sous ta peau tannée des muscles de lascar (tu n'avais en somme aucune vision postérieure à ce rapt héroïque : la suite des évènements te demeuraient trop obscurs, à moins que les réalités humorales de l'acte d'amour dont tu devinais confusément quelques détails comme les odeurs, les sécrétions, ne fussent jugées trop avilissantes pour daigner être prises en considération...) et masquer les vrombissements de ta machine infernale par un rire franc et viril ; quoique cette passivité te procurait encore de menus plaisirs : à sa merci, tu n'opposais aucune résistance quand elle t'enserrait les tempes de ses paumes chaudes et caressantes afin d'incliner ta tête dans un axe plus propice à sa future intervention. Passivité et abandon. Et toujours travaillait-elle à ta tête, ta tête qu'elle hantait, feignant de l'ignorer, mais consciente qu'elle révélait là de précoces désirs.
A ce moment, debout, alors que tu te tiens sur la terrasse un peu plus en contrebas que celle du Palm-Beach où tu viens de terminer de siroter l’ordinaire double café noir guère plus matinal que toi ces midi avachi les coudes cloués à l'acajou du bar, tu autorises un léger vent délicat tel une bise te courir sur le visage de ses milliers de petits pieds, courir de ses milliers de petits doigts, les yeux presque clos et dissous égarés dans les irrégularités du gros caillou dont le profil escarpé se dessine flou, évasif. Derrière toi s'égoutte la chemise blanche qui, pièce maîtresse et susceptible de ta panoplie de pingouin, a gonflé ses pans il y a peu dans l'écumeuse mer de ton lavabo : désespérée caravelle, voile au vent, tu n'iras pas bien loin. Tu finis d'ailleurs pendue au fil maigre et tendu entre deux cloisons de briques sales et grises. Quant à toi, Gédéon, tu attends la jeune capillicide que Colin, à ta demande, a dépêché jusqu'à l'hôtel et dont il s'offre, lui aussi, périodiquement les services. Ton esprit vagabonde, à l'image de tes yeux qui gravissent lentement le rocher du Diamant ; visiblement un seul endroit paraît accostable, il te fait face, il offre en forme d'éventail un plan que faiblement incliné. L'ascension, depuis cette aire cependant, se complique ensuite : derrière un rideau d'abondante verdure se dessine l'entrée d'une grotte, du moins est-ce là l'impression que donne cette sombre tâche que surmonte une corniche. De part et d'autre, la pente, illusion, semble se faire plus douce, aussi tes yeux depuis la base du rocher, tentent alternativement d'emprunter l'une ou l'autre de ces voies, se résignent, inventent de nouvelles déviations, quand l'un des deux manquent une prise, glisse, tombe et se fracasse plus en bas. Je crois bien que Karine est arrivée au moment où tu jouais le borgne, encaissant rudement la perte de ton oeil... C'est donc maladroitement que tu rouvres le miraculé, le ressuscité, comme tu te retournes vers elle. Il semble alors que joueurs ou alpinistes dans l'âme, tes yeux –que tu n’as pas dans ta poche– entreprennent une nouvelle ascension ; et depuis la base de ses pieds remontent lentement, gravissant par des voies improvisées les longues jambes de la jeune capillicide dont les tâches de rousseur offrent moult prises, comme un chemin balisé ; l'une de ces voies mène, tu le devines spontanément, à une grotte, du moins te semble-t-il, et...
–Gédéon ?
–Karine ?
–Bonjour, désolée d'être un peu en retard...
–Ce n'est pas grave, j'ai tout mon temps, bonjour... où s'installe-t-on ? J'ai pensé qu'ici ce serait bien, cette terrasse n'est jamais occupée et la vue est bien belle et... Oh peut-être me faut-il une chaise ?
Alors fol enfant ou cabris, tu bondis, t'envoles, avales par paquet de trois le peu de marches qui te sépare de la terrasse supérieure où l'effervescence du service de midi vire vers une heure à la pure pagaille ; tu vises Colin : en commande à la table qui jouxte la piscine ; tu brigues Anatole : pas la peine, il s'affaire aux fourneaux tandis qu'un gros poison gris grille, bouche bée l'oeil planté en ton endroit ; Pam peut-être, non laisser tomber plutôt, elle est là un peu potiche avec ses yeux de chien battus à tâcher d’assurer le rythme de ce midi ; ça sera Ginette... Ginette, elle, tu la trouves au salon qui donne de derrière son bureau un coup de sabot à une carte de crédit allemande ; tu entres, l'avises de ton larcin, tournes les talons et empoignes le premier fauteuil de plastique blanc –un trône sur la terrasse– puis re-cavalcade quand tu dévales les marches, coup d’œil distrait un peu tard afin de t'assurer que le dit-trône était bien vide avant que tu ne le places en bout de terrasse, point trop près cependant de la balustrade de bois bleu : Karine devra pouvoir exécuter un cercle dont assis, tu matérialiseras le centre. De son côté elle a déballé d'un sac à main une trousse qu'elle ouvre à la manière d'un livre où se décline un subtil nuancier de divers outils capillicides et autres ustensiles coiffants qu’elle pose sur un petit guéridon de plastique blanc qui constituait avant que tu ne rapportes le fauteuil l’unique mobilier de plein-air sur cette partie-ci de la terrasse. Et le rituel débute... toi plus vautré qu'assis et le torse nu, l'horizon que tu scrutes, les blanches voiles amusées par le vent et tu songes à ta chemise, désespérée caravelle qui prend le large sous tes yeux, Sainte-Lucie droit devant qui te sourit au travers d'un pudique voile de brume, le Morne Larcher qui borne à ta droite ton champ de vision et dans un axe diagonale, pesant et minéral, et cependant posé comme s'il flottait, le rocher et sa cohorte d'oiseaux ; elle qui entreprend les premiers élagages et dès lors que ses doigts s'aventurent sur le broussailleux caillou, une sensation floue et fluide te parcourt d'abord. Puis c'est une ivresse, distillée, conquérante, totale : ô le rythme de ses circumambulations ; ô délices de ses gestes précis, justes, nerveux ; ô ces frôlements, de ses paumes de main, de son ventre chaud et doux tu le devines, ô ces extases sur ta nuque... Et tu plonges alors... oui désormais tout à fait tu plonges dans le souvenir et le délice comme on entre dans un bain trop chaud, la douleur est vive, la peau vous brûle, on crie parfois puis son pied recule s'entête n'ira plus ; pourtant on s'y enfonce à nouveau dans l'eau fumante, quitte à changer de pied, toute la chair vous en tombe comme d'un fruit pelé, quand enfin on s'abandonne et glisse entier... douloureux délice... Et karine s'escrime, te passes devant, te passes derrière, et toi tu évoques, soudain bouleversé, Ta Dalila, Son Ventre à Elle qui te frôlait aussi la nuque, quand nus tous deux Elle te ratiboisait : exigence des cheveux qui poussent que vous transformiez en jeu érotique... Toi grave et muet Sanson, Elle Ton A(uthe)ntique Dalila, et l'amour que vous faisiez ensuite sur un lit de cheveux où tu abandonnais tes forces ; tu aurais voulu après te couvrir de ces cheveux pour masquer ta honte, pour cacher ta faiblesse... Lit devenu lice, corps rapprochés d'abord, corps reprochés ensuite... Ta Dalila Délicieuse Traîtresse... mais assez ! assez ! C’est à cet instant où dans un mouvement de rejet tu t’arc-boutes que la lame des ciseaux te passes devant les yeux, et tu le jures cisaille le rocher, le découpe comme la cohorte d'oiseaux dans un vacarme sec d'ailes qui claquent, se froissent, s'envole chaotique... Au loin les vergues turgescentes s'abandonnent aux flots... tandis que Karine s'évertue d'endiguer les flots de ton propre sang qui s'écoule paresseux de la franche estafilade qui te balafre la tempe.


Nuit mate, nuit moite... le corps poisseux et empesé, la gorge sèche, le ventilo au plafond dont les pales tournoient mollement... nuit sonore et rythmée : dehors ronfle Mère Caraïbe et berce tous ces enfants... ou presque. Et toi les yeux grand-ouverts, yeux qui ne voient guère, tu gamberges dur. À tâtons sur le chevet tu localises le paquet, en tires une cigarette, au tour des allumettes et du cendard à deux pas de doigt. Puis c'est la première bouffée, bientôt une autre. Et à chacune d'elle, quelle incandescence ! Le bout de ta cigarette s'embrase avec un doux et furtif crépitement. A plisser ainsi les yeux, le bout incendié, tu le jures depuis le lit sur lequel tu gis, se met à ressembler au rocher : et soudain tu l'imagines nuitamment la proie des flammes, elles sont énormes, gigantesques, et lèchent le ciel trouble et tourmenté... Et tandis que flambe le caillou, toi tu as la tête qui fume, tu gamberges dur. Karine aujourd'hui n'a pas commis qu'un capillicide : il s'agit, tu en as la conviction en cette nuit, d'un homicide plutôt. Oh tu ne veux pas parler de cette estafilade, ce sillon dans ta tempe d'où coulait sous peu ton sang. C'est bien plus que du sang qu'elle a fait affleurer de ta tête : des souvenirs... c'est ça Gédéon, des souvenirs, et d'un seul coup de ciseau, l'assassine archéologue a mis à jour les ruines de ton amour d'antan. Et tandis qu'elle a exhumé de ta mémoire, pour la ressusciter, Ton A(uthe)ntique Dalila, elle t'a bel et bien assassiné Gédéon ! Tu gis, vivant et cadavre, au milieu des débris, au milieu des visions. Tu ne gis, hélas ! que trop vivant... au milieu de chimères d'Elle.

Ô amer Eros...
–Vous permettez ?, et sans plus attendre de réponse –son sourire, un signal ! – tu fouillas prestement le fond de ta poche, ce qui exige une habile quoique inélégante rotation incomplète de ton bassin, maintenant en équilibre sur une fesse afin de mettre à jour cette béance dans ton jean où ta main d'abord ausculte, puis se tord et perd ; et à peine de deux doigts extirpé le briquet, tendu déjà à l'endroit de ses lèvres où sourire et tabac s'admettaient l'un l'autre, tu fis feu : un bien fieffé feu en fait... Son éclat de rire, explosif, acheva d'achever complètement ta mourante flamme, ce moribond... –Vous, Prométhée ?, plaisant-t-elle mi par défaut mi par défi. – ... bien piètre pyromane... , tu l'avouas, baissant un tantinet les yeux, et ce tarte empourprement qui t'assaille toujours dans de pareilles proportions, pareilles situations ; et tu plantas à ton tour cigarette dans la bouche –cette autre béance que tes lèvres mettent à jour dans une inélégante distension, quoique habile– et yeux en son endroit ; et tu la supplias du bout des yeux, du bout du clope, afin qu'elle prît l'initiative de vous enflammer enfin… Une odeur de soufre, un vacillant, furtif et éphémère embrasement, vos corps inexorables qui se rapprochaient et les fronts si près : vous tirâtes avidement ces premières bouffées...

–Tu m'aimes ? La question, aussi peu concrète que les volutes de fumée de cette cigarette que tu venais d'embraser, décrivant d'ascendantes et dansantes arabesques, vives, comme vivantes par elles-mêmes, et bien qu'assénée –après tout la question te heurta– d'une voix douce d'où pourtant tu sentais poindre comme un soupçon d'inquiétude qu'elle s'efforçait par-là de chasser –elle moulinait des bras de sorte de s'isoler du halo de fumée qui se coagulait autour de vous, et tu souris qu'une telle méthode pût lui servir aussi à dissiper ce trouble qui la poussa à rompre le silence qui drapait vos corps nus et insatisfaits, vos corps meurtris de tant lutter dans un lit devenu lice– la question, donc, déclencha en toi ce petit rire que tu aimes à entendre dès lors qu'aucune alternative sensée n'est plus en mesure de convenir aux exigences de l'interrogation. –pardon ? t'étouffas-tu de rire d'avec la rage mêlée –la fumée t'agressait, grasse et rugueuse– ne te rendant que tardivement à cette évidence : que de la sorte tu l'obligeais derechef à t'asséner un second coup...

–Tu m'aimes ? lui demandais-tu à ton tour ces jours consumé par un doute que distillaient ses regards à Elle, ces regards dont tu n'étais pas l'objet, ses regards qui t'assassinaient du seul fait qu'ils t'excluaient. Ces jours où ses regards, à Elle, se posaient sur eux... eux les fruits de ton imagination, cet arbre maladif qui a poussé sur le fumier de tes insatisfactions, de tes refoulements, enfouis sous l'humus où grouillent les vers... nauséabonde litière, sénescente... eux, les forcément plus séduisants, eux à la panoplie intéressante, eux les promesses de délices que tu n'offrais plus (en avais-tu offert en somme ?)... eux, les fruits de ton imagination... eux... et toi, abattu, quoique ce privilège on ne l'accorde qu'aux bêtes, toi donc, dévoré par les vers qui grouillent, toi l'halluciné... qui allumes clope sur clopes et boit verre après verres, incapable d'être ne serait-ce que festif, ces jours où les soirs vous sortiez, parce qu'il faut sortir, il faut s'aimer au milieu des autres, et rire et danser... toi l'incapable de danser... et Elle –comme Elle est belle ! – Elle, Elle sait danser, rire, qui sait vivre... et toi tu la regardes danser, rire et vivre, et tu la regardes et Elle, Elle regarde... ô ses regards à Elle, ces assassins ! Ces regards dont tu n'es pas l'objet, ces poignards qui te tuent mais ne te visent pas ! Alors tu allumes clope sur clopes, elles se consument, et toi à leur image, tu te consumes, le feu de cette folie te flambe, fétu de pâle bonhomme... Elle porte un nom cette furie, qui te brûle et t'aveugle, et toi tu l'accables, amer, tu l'accables Elle... Jalousie...

–Il te plaît ?
Et Elle te rit au nez, et toi tu l'aimes son rire, d'ordinaire ; Elle te rit au nez et son rire te pénètre les chairs, te cisaille au-dedans. Tu es ridicule, grotesque, comique, tu saignes et souffres, et Elle, Elle rit. Tu es mignon, tu es gentil, Elle n'aime que toi, toi seul qui importe, son amour. Mais Elle rit impitoyable, Elle rit mais ne te regarde plus. Ô ses regards qu'Elle a vers eux... eux les fruits de ton imagination... Tu es mignon, tu es gentil, Elle n'aime que toi, toi seul qui importe, son amour, et Elle aime être belle pour toi, son amour... Et Elle est belle et eux la regardent, Elle a pour eux de ces regards... Alors tu saignes et souffres, tandis qu'Elle rit, tandis qu'Elle t'exclut de ses regards...

–Tu ne me désires pas ! lui as-tu jeté un jour. Oh ! Elle n'a pas ri ce jour-là, Elle a pâli... Elle s'est approchée de toi, tu tremblais, sa main ta caressé la tête, cette tête que ses paumes chaudes enserraient... Ô Ton A(uthe)ntique Dalila, Ta Traîtresse Maîtresse... Elle t'a embrassé tendrement, sa main toujours te caressait, tu avais les yeux clos. Et les yeux clos, docile, tu t'es laissé faire l'amour... Elle, que tu n'oses plus regarder, les yeux clos... Et la honte d'après. Les yeux clos. Son sourire qui te fait mal. Compassion ? Pitié peut-être ? Aumône ? Amour dit-elle, amour...

–Me haïras-tu encore ? Me haïras-tu longtemps ? Me haïras-tu toujours ? Me haïras-tu comme je te hais aujourd'hui ? Et tu écrases peu crânement d'un geste machinal un mégot qui achève souffreteux de se consumer parmi tant d'autres cadavres de blondes ou brunes, au milieu de cette arène de cendres où tout semble devoir finir, partir en fumée... Volutes de vos luttes d'alors, incandescence sénescente de vos indécences passées, brasier le temps d'une cigarette, bras hier encore grand ouverts, corps rapprochés et fronts si près, désormais si près du front, vos corps reprochés, à compter vos morts depuis l'offensive. Encore un mince filet de fumée qui s'élève, se déploie en un pâle et bleuté halo fantomatique, qui s'élève jusqu'à l'oubli : une chimère à l'image de tous vos "allô ? " Des spectres ! Rien que des spectres ! Rien de plus que des mégots... Alors tu fouilles prestement le fond de ta poche, manipulation qui exige que tu prennes appui sur la fesse gauche tandis qu'une main tremblante ausculte la béance douloureuse qu'une telle contorsion met à jour, et à peine de deux doigts extirpé le briquet, que tendu déjà à l'endroit de tes lèvres, lèvres tordues et sèches, lèvres derrière elles le jaune de tes dents le jaune de tes rires, tu fais feu et embrases encore, encore une autre sèche...
Partie... avec lequel de ces fruits de ton imagination ? Qu'importe Gédéon !


Et ce petit rocher au bout de tes doigts achève de flamber. Il s'écrase tas de cendre. Il n'en reste plus rien, Gédéon. Ce n'était pas grand chose après tout. Et ta gorge se fait plus sèche encore, ton corps plus moite, plus mate l'obscurité... Plus molles encore les pales qui tournoient, plus rythmée plus sonore la nuit du dehors. Plus opaque la nuit au-dedans de toi. Tu es plus mort que jamais, inconsistant. Tu n'es que poussière et cendres quand voudrais être un roc. Du solide, quoi !
Un roc... c'est solide ?

aucun commentaire - aucun rétrolien

chapitre deux


Que le rocher vienne à disparaître, ou que les lieux soient bétonnés sans scrupules, livrés plus qu'ils ne le sont à la merci de promoteurs bouyguesques et alors le bourg, pourtant il ne décroche nulle palme du pittoresque ou du charme local, s'en verrait transformé en une sorte de réplique de l'Anse Mitan connue pour les joies de ses jeux nautiques où de bruyants scooters des mers montés par d'intrépides cavaliers au sourire colgate et toute la panoplie du beau gosse patenté ronronnent à l'unisson des femelles bronzées qui d'un oeil expert faussement détaché soupèsent chacun de ces messieurs depuis le sable d’où, lascivement, elles passent commande ; ou encore que le Morne Larcher ravale ses deux bosses, quitte furieusement son poste d'observation pour allonger ailleurs ses flancs aux formes féminines : le bourg du Diamant, certes bien différent, vaudrait encore cependant son pesant d'or et le détour. Et le Palm Beach à lui seul, quoique pour d'autres raisons, constituerait alors la curiosité, un must local. L'hôtel est insignifiant, sa bâtisse quelconque. Il ressemble, depuis la route qui mène au cœur du bourg parallèlement à la courbe de l'anse, à une grosse villa vue de derrière, blanche mais crasseuse, nullement à un hôtel si ce n'est son enseigne déglinguée estampillée routard qui dément cela, un menu affiché aux abords de la route et une boutique de souvenirs qui occupe le rez-de-chaussée d'une petite dépendance. Un peu avant, un parking surplombe de quelques marches une piscine dissimulée derrière une haie où touffus, surgissent des massifs d'hibiscus et dont les parfums se mêlent aux odeurs de cuisine. Car là est la curiosité : face à la mer, devant la bâtisse, cernée à gauche par la piscine et à sa droite la dépendance, le Palm Beach s'offre une terrasse des plus saugrenues. On y mange sous les arbres et leurs racines arquées crèvent un carrelage tourmenté. Les tables de plastique blanc ne sont pas toutes droites, ni les chaises. Il semble même que c'est la terrasse tout entière qui a vocation de pencher, violemment, vers la plage. Excentré plus à droite, un bar d'acajou s'étire mollement en un esse assez lâche, sous le couvert d'une tôle ondulée et précaire qui s'entête à suivre le tracé du comptoir. Derrière, deux frigos, un grill, une poussive gazinière, un minuscule évier d'inox, des plans de travail. C'est l'univers quotidien d'Anatole, qui chef, officie torse nu, en short et tongs. Mais surtout, nuitamment, la terrasse du Palm Beach, à l'instar de la coque de ces épaves de navires coulés par le fond, se charge d'une faune, on l'aura compris, quoique d'un mode de vie tout autant sous-marin, certes un peu moins hydrophile... Ces animaux-là, c'est au rhum plutôt qu'ils carburent ! À la barre, loup de mer et rusée, Ginette Verdeau en skipper d'expérience mène bien sa barque. Rien à dire ou à redire : c'est qu'elle en a des galons... et tandis qu'elle vous parle et se plaît d'un oeil aimable et complice, à en juger par de furtives oeillades entendues, à vous assurer de toute son attention, son autre oeil lui, selon un lent mouvement circulaire qui balaie alentour et ausculte le bar, calcule et s'assure que le niveau des verres suit son inexorable décrue afin de renflouer une caisse qu'elle prétend bien trop vide, quitte à vous la faire prendre grosse, la caisse... ô la bonne âme ! Le consciencieux capitaine qui pour se préserver d'un naufrage veille avec zèle que vous écopiez sec, voire cul-sec ! De là, moult stratégies : la piste de dés, la belote de comptoir –ou l'enculette pour les rudes habitués– ou encore les inévitables cadeaux maison, ces tournées qu'elle vous offre mais qu'elle récupère... La drôle de faune qui s'incruste périodiquement dans l'acajou, grands habitués de la déroute du rhum, forme un petit cercle restreint d'adeptes. Et le Grand Gourou de la secte du « d'mande-un-rhum » est bel et bien Ginette Verdeau ! Aussi, c'est sans peine malgré l’heure avancée et la faible lumière qui émane du bar que tu ne tardes pas à remarquer cette nouvelle tête, qui surnage du lot, tandis que tu perfores la bulle sonore qui ceignait les gus accoudés au bar (Ginette les saignait-elle ?). Et quelle bulle ! Anatole hilare qui tôlait Gus aux dés ; Armand et Colin qui se coltinaient un solide soliloque en anglais truffé ça ou là de mots français de l’Amiral Georges en verve et gorge qui n’entravait plus rien ; Isidore d'équerre (un Isidore d'un camp vers l'autre oscillant) qui semblait danser sous le joug et la baguette d'une écharpe magique charmée par la musique même d'une guitare dont il s'étonnait de pouvoir jouer encore, en des équilibres instables et parfois audacieux, pour peu qu'il lui restât un tant soit peu de conscience claire vu la caisse qu'il prenait ; Ginette Verdeau qui bruyamment vers d'autres moutons s'en allait, non point les tondre mais les compter, ce qui la changerait et la bercerait sans doute ; et enfin Hans-Peter flanqué à sa droite du dit-inconnu, tous deux plongés dans une discussion que de précis mouvements de mains, chorégraphiés avec maestria par Hans-Peter Altmayer, semblaient ponctuer.

–Mais c'est notre loufiat que voilà ! viens, Gédéon, viens ! Anatole, bat lui un ti'punch là... commanda Colin jouasse de se libérer du joug de l'Anglais.
–Neisson, Gédéon, comm'd'hab' ? se renseigna Anatole.
–Neisson yes ! le rassuras-tu.

Et tu te plantes au bar, le verre se plante devant toi, vide, puis la bouteille mi-pleine, ensuite le gobelet de sucre de canne et enfin la coupelle, où scindés en deux dômes, un citron-pays attend que tu l'immerges.

Gédéon: Raaaaahhhh !
Anatole: Dur ?
Gédéon: Ouais, on a explosé de boulot ! J'suis un peu sur les rotules...
Anatole: Pas d'bol la globule... nous on s'l'est coulé douce... éhé ! vise un peu ça Gus ! deux as deux sec, je laisse…
Colin: Joue-nous un truc Isidore, un p'tit blues... tu comates là...
Gus : Bordel ! putain d’moule !
Armand: j'crois qu'il est plus en état d'jouer... remarque j'en connais d'autres...
Gédéon: Tu parles de l'Amiral ?
Armand: Sa Majesté en personne, notre Sir George, c'était un festival avant qu't'arrives Gédéon...
Hans Peter: Remet-nous ça, Anatole... Gédéon, un verre ?
Gédéon: ...
Anatole: Passez commande, c'est la tournée d'Altmayer... Octave ?
Octave: T'as pas du JM ? En vieux t'as quoi sinon ?
Anatole: Clément mon pote, Clément...
Gus : Toi sois clément un peu, bordel ! tu m’mets la pilule alors pour la faire passer met donc un Neisson…
Gédéon: Tu fais quoi ?
Isidore: Caravan ! tous au ti'bwa ...
Octave: J'bosse pour Hans Peter... disons qu'j'suis chef d'équipe d'extraction... ba-da-boum ! si tu préfères... Sérieux Anatole, pas de JM ?
L’Amiral: Ba-da-da-da-boum... Ba-da-da...
Armand: Tu nous les brises, L’Amiral ! Remet un pastaga !
Octave: Allons pour le Clémént alors...
Isidore: Caravan !
Anatole: J'ai pas ça !
Colin: Ouais moi j'veux Caravan, envoie la sauce Isidore... ouais la même pour moi Anat’…
Gédéon: Si c'est comme jeudi, ça va être Caravan déraille...
Isidore: Tous au ti'bwa !
L’Amiral: Ba-da-ba-ba...
Colin : Tak-pitak-pitak-tak...
Hans-Peter: Alors Sono ça vient ?
Gédéon: Alors t'es un peu responsable du bordel le matin, les camions qui passent à fond les manettes dans l'bourg tous chargés de gravats... depuis l’temps qui nous empoisonnent les matinées…
Octave: Oh que non ! car moi et mes gars on aurait vite fait de t'finir tout ça... les pros ça bosse vite et bien... c'est comme ce caillou, là, laisse-moi une s'maine à tout casser! ... du gravier qu'j't'en fait ! Boum!
L’Amiral: Ba-da-boum! Ba-da-ba...

Tu sembles à cet instant être mis entre parenthèses… les sons te parviennent atténués davantage, une bulle dans une bulle… Tes compagnons devisent, les lèvres bougent, les bouches boivent, les dents se montrent à la faveur de rires dont tu ne peux qu’imaginer les éclats sans les entendre réellement. Tu te figures à cet instant le rocher et songes aux dires d’Octave… Ba da boum ! À simuler ainsi une telle explosion, les blocs de pierre et les gravats, les petits cailloux projetés comme la ferraille d’une grenade, les restes ardents de la végétation qui couvre d’ordinaire cette curiosité géologique, le tout lancé par le jeu d’une force inouïe mais chaque élément donnant l’impression d’avoir son allure propre, le bruit d’une telle déflagration et la stridence des projectiles qui déchirent l’air, le vacarme des oiseaux trop tard décollés qui s’embrasent incrédules, tu restes interdit, sonné.
Tu es tiré de ton aparté par ce qui sonne comme un grincement d’abord mais qui se prolonge ensuite en un sifflement rauque. Octave, le nouvel arrivant qui s’est installé au Palm Beach peu après ton départ pour le Caraïbe-hôtel, venait de ponctuer une phrase par un rire. À en juger par un furtif coup d’œil à tes acolytes tu devinais que cet Octave devait saturer depuis un moment la conversation par le récit rocambolesque de ces hauts faits de bourlingueur auxquels il n’omettait aucun détail et dont il se délectait au plus haut point… nul endroit du globe n’avait eu la chance d’échapper aux exactions de cet aventurier et sa bande de plastiqueurs… Tu ne perçois que des bribes d’Afrique, des bouts de Madagascar dans ses propos, des leçons de savoir-faire et de politique car medecine-man moderne, ce n’est pas que la croûte terrestre que l’individu a percée, c’est aussi le secret des peuplades. Il a sondé le gars, et profond ! Il entame comme qui dirait le chapitre du bon vieux temps des colonies… clin d’œil lourd de sous-entendus que t’adresse Colin.
Tu le revois il y a quinze secondes à peine se gausser et montrant du doigt le rocher –et là tu remarques a posteriori la surprise que tu as lue sur son visage quand accompagnant du regard son index il ne put parvenir à distinguer quoi que ce soit : le rocher n’était visible que par son absence– se vanter d’en faire gravier et sable en deux coups de cuiller à pot car lui et ses gars c’est pas des feignasses…
Quelques semaines ont passé depuis ton arrivée. La vie a repris un cours ronronnant, rassurant ; pas vraiment de l’extase ; pas vraiment de la légèreté. Une mécanique simple assez bien huilée. Le boulot fut assez vite dégoté, on le verra par la suite. Tu assurais donc le service du soir dans un hôtel non loin de celui-ci. Tu embauchais à seize heures, tant mieux car le matin avait la fâcheuse tendance à n’être plus qu’un lointain souvenir tant l’aube n’accompagnait plus que tes couchers ; tu adoptas donc peu à peu un rythme quelque peu décalé car le turbin terminé tu n’avais de cesse que de jouir des nuits sublimes, à grands renforts de rhum et de franches rigolades. Anatole le cuistot et Colin le factotum du Palm Beach étaient des aminches venus ensemble se dorer la pilule dans ces régions-ci. Ils passaient pour ainsi dire leur vie, désormais, à l’hôtel car ils y travaillaient en contrepartie d’une assez maigre rémunération probablement donnée sous le manteau –tu imagines mal ce type de transaction parce que dans le coin, question manteau, fallait se lever tôt pour croiser un péquin qui s’en pare– tandis qu’ils bénéficiaient d’un logement à l’œil gracieusement mis à leur disposition par la matrone, Ginette Verdeau. Cette dernière d’un genre coriace, les tenait cependant sous sa coupe et peut-être par les couilles, car tu supposais qu’Anatole devait entretenir une liaison avec Pam, la fille Verdeau. Plutôt sympas, les bonhommes. Ils n’arrêtaient guère de marner, les gars, Anatole sous sa tôle, au piano, et Colin en terrasse à servir ; parfois le croisais-tu masque et tuba en place, procéder au ramassage de la flore et de la faune qui s’était trouvé noyée dans la piscine, une petite épuisette en main tout en barbotant comme le vacancier trop content de profiter des délices offerts par la proximité immédiate et quotidienne d’un bassin. Colin réalisait en outre de menus travaux d’entretien et assurait le ménage de la bâtisse. Leur compagnie, nuitamment au bar de l’hôtel, était un plaisir que tu prolongeas chaque soir davantage. Hans-Peter Altmayer, le big boss d’une importante carrière, fréquentait la place en grand habitué. Armand le skipper et Georges dit L’Amiral était du nombre. Quant à Isidore et Gus, ils avaient élu domicile au Palm Beach et partageaient une chambrette moyennant une réduction symbolique. Isidore était bon guitariste. Il avait été musicien professionnel, dans une autre vie. Une vie qu’il avait fuit, une vie qu’il cachait soigneusement car parfois l’homme est pudique à livrer ses douleurs. Parfois laissait-il échapper quelques bribes de son drame quand l’abus de rhum le rendait prolixe mais triste. Il était question de son petit garçon, qu’ils avaient perdu dans un accident… son mariage n’avait pas tenu la route… la voiture non plus… sans jamais l’avoir prononcé clairement, vous aviez fini par comprendre qu’il était au volant et pas très net… Un homme déchiré par le chagrin et une culpabilité qui lui collait à la peau, un homme qui dès lors survivait en donnant quelques cours de guitare entre des murges. Un mec bien cependant. Gus quant à lui était peintre et vivotait également. Avait-il suivi les traces de Gauguin ? Etait-il venu dans le coin à cause de cette lumière particulière parfois solide, palpable ? Il croquait toute la journée le rocher, esquisses, études. Parfois accouchait-il d’une toile. Il était peu bavard.
Ainsi donc voilà le petit groupe qui s’incruste les coudes dans l’acajou du bar du Palm Beach. Compagnons de beuverie car souvent il est vrai que vous descendiez sec… petite mécanique des jours simple et bien huilée.
Mais quelque chose dans cette mécanique simple se grippe ici et maintenant.
Octave et sa vantardise, le rocher, le gravier et le sable…
Difficile à dire. La mécanique se grippe. Un grain de sable dans les rouages… un grain de sable qui serait tombé d’un camion… car il est vrai que le bourg était en proie à de massives processions de mastodontes métalliques chargés jusqu’à la gueule de sable et de gravier qui provenaient des carrières non loin de là et les acheminaient sur les divers chantiers. D’ailleurs la municipalité du Diamant n’avait-elle pas entrepris la réfection des trottoirs afin de préparer l’imminente invasion des « estivaliers » de décembre ? Un grain de sable dans les rouages qui serait tombé d’un camion, un grain de sable ultime relief du rocher dynamité.

[à suivre...]

aucun commentaire - aucun rétrolien

chapitre un.

La stridence d’un réveille-matin et tout commence. Bidibidibidi…Bidibidibidi… Pourquoi faut-il donc que le tintamarre démarre toute chose ? Une main écrase le bouton poussoir, geste qui génère, tu le devines les yeux fermés, une infime explosion de poussière, puis un râle surgit, guttural, et une langue emberlificotée dans une inextricable dentition approximative et jaunissante de surcroît se surprend à mettre son bout dehors, petit animal qui tâterait le climat. Point trop hostile alors tu ouvres grand la mâchoire et un filet blanchâtre de salive coagulée quasi compacte reste collé à la commissure des lèvres : ta langue petit animal le happe.
Un matin mouton. Un matin gris, un énième matin tout gris semblable au précédent et préfigurant sans aucun doute le suivant. Ô Morne troupeau de jours insipides, te voilà ! Tu te lèves matin et tu lèves maton. C’est une nouvelle fois cette abrupte réalité qui t’arrive droit dans la gueule, seul un matin mouton, un matin maton, qui t’arrive droit dans la gueule devant la glace que tu atteins gorge sèche et sans trop savoir comment, moite et ruisselant, enjambant un tas de frusques qui ne t’offusque guère comme autant de peaux mortes abandonnées là au sortir d’un rêve douloureux dont seuls persistent dans ton crâne –et là tu l’imagines en lambeaux, éclaté, tant la sensation est vive– des fragments indistincts, imprécis, des éclats d’obus qui te fouillent et dissolvent les chairs. En somme : une bouillie de rêves, des grumeaux dans une purée de crâne.
Un matin maton, maton d’une geôle pas très jojo car la geôle c’est ta gueule, c’est tézigue : te voilà maton de ta pomme, ce matin mouton où tu fais face, maton, à ta face livide et grimaçante, ta sale face vidée de substance par des nuits sans sommeil (si peu !) et des jours sans éclat. À quoi bon vous dire l’effroi de ces nuits durant lesquelles s’accumulent sous de graves paupières des tonnes de sable, pauvres paupières ça pique et elles qui demeurent obstinément ouvertes, obscènes béances insensées tandis que s’amoncèlent encore les tonnes de ce sable que l’étonnant marchand te livre à tempérament, des tonnes et des tonnes de ce sable que tu gaspilles jusqu’à ce que ne te délivre qu’un nécessaire coma ? Vous causer peut-être de ces jours ensevelis sous des montagnes de poussière, ces arènes granitiques quand s’érode le roc des certitudes qui meurent ? Bah ! La nausée et l’effroi pour tout jour et toute nuit.
Sur ta face se lit la lugubre procession des jours creux d’une vie en toc, la tienne, toi qui Môssieu te figurais intact. Face que t’assène la glace usée, piquée, mouchetée ça et là et maculée par endroit de gel dentifrice bon marché. Ça et là les formes sombres ou vertes suggèrent un rorschach éphémère émeraude.
Teint terne et mauvaise figure, toi qui te figurais intact, indemne. Et par un hasard optique ton image spéculaire présente un œil en moins : une éclaboussure d’un vert chlorophylle fait obstacle à la réflexion de ton œil et te glace d’effroi. Tu spécules ainsi devant ce borgne spéculaire comme les éclats de ton rêve se font plus brillants, s’imposent dans l’urgence : fragments violents, étincellements, scintillements, impressions confuses d’une pluie de verre… Tu fixes d’un œil cette orbite béante que le hasard a placée sur la course de ton regard, imprimes avec gravité et lenteur sa forme hémicyclique tandis que tu ne parviens toujours pas à recoller les morceaux disparates de ce rêve impossible puzzle.
Tu fais mauvaise figure et beau jeu. Non, mauvais joueur. Impossible qu’une si sale gueule soit la tienne. Pas toi. Pourtant si ! Tout porte à croire que si, à t’en crever les yeux !
Blême tu coulisses alors une paupière jusqu’à clore un premier vasistas ; bientôt l’autre l’imite. Puis tu rouvres grand ces œils de bœufs : rien, rien n’y change. Que dalle ! Tu es toujours là en face affublé de ta sale face et tu réalises qu’au fond gît miteux et prostré, « incar-serré », cet autre toi, ce double qu’à double tour tu maintiens silencieux écroué, écroulé sur lui-même, écroulé sur vous-même, blême.
Pas bien lourd ton « altère » ego (il est certes abîmé et l’image de toi, soyons francs, concourt bel et bien à l’altérer cette opinion de toi-même déjà bien brimbalante) pour qu’à ce point il t’ait si peu pesé !
Dis-moi combien de temps a passé qu’il croupit là ?
Tu optes alors pour le silence comme un sourire sardonique et désordonné, un sourire qui tranche et dérange, s’ébauche aux commissures de tes lèvres, douloureux rictus derechef. Douloureux rictus d’heureux chef… si, tu oses ! La clef de ce sourire c’est que maton malin tu les as en poche les clefs. Te les jeter à la figure, par pitié peut-être c’est entendu, mais tout de même te les jeter, voilà qui est mieux…
Et complice complaisant désormais ramassé en boule et nu encore sur un lit matriciel vers lequel tu t’en es retourné, tu fermes les yeux sur ta propre tentative d’évasion… matin mutin.
Matin mutin en proie au doute. S’évader de soi, cela va-t-il de soi ? La belle affaire que se faire la belle, mais comment ? Crois-tu que sans mal tu puisses ainsi te faire la malle de soi ? Tu bouscules dans un crâne gélatineux ces questions qui te blessent guère tranquille, qui s’agrippent aux parois internes déjà déglinguées d’un caillou qui s’effrite. Encore nu, de cette nudité d’être d’avant être né, recroquevillé et tes mains qui enserrent deux tempes où tu sens battre le sang de ton corps, sang froid, sang chaud, il hésite encore ton corps, ne peut se résoudre à verser dans l’un ou l’autre, tiédasse tout au plus et te voilà promu poïkilotherme, reptiléen, tu tergiverses, élabores, tu envisages –te noies.

Dehors c’est la ville qui se noie sous les yeux indifférents d’un octobre distant, froid, hautain, qui se noie sous des cieux peu enclins aux pitiés et miséricordes… juste des cordes, misère… des cordes qu’il pleut à tout inonder, à tout rompre. Les digues de ta piètre personne vont bon train cédant. S’évader, là voilà la trouvaille, aller faire peau neuve, fissa et ouste !
S’évader… le mot t’accompagne, seriné, psalmodié, obsédant sans cesse il t’accompagne sans qu’il ne te lâche une seule seconde, à tes basques le mot, à tes semelles, tandis que tu cours sur un bitume glissant, gris, luisant, avec en tête l’idée saugrenue d’attraper ce maudit bus, sans cesse cette psalmodie qui rythme ta course, les semelles dans les flaques et le mot qui s’y colle, une flaque de plus où tu le souhaiterais voir se dissoudre, le mot s’accroche et s’enfle davantage, pénètre par les pores de tes vieilles chaussures, il s’insinue et s’enfle encore alors à la manière d’un gaz, il se dilate et toujours t’accompagne le long de ce matin d’octobre, un octobre orfèvre qui cisèle les gouttes désormais lourdes d’une pluie aiguisée qui martèle sans relâche les zincs sonores tout là-haut, et toi en bas sur le macadam où tu transites transis, incertain et latent, l’échine courbe renâclant à l’épais ciel bas.
Le trajet en bus n’offre qu’une infime parenthèse. Les cheveux trempés à l’instar de tout ton être, tu grelottes et tu trembles, assailli par le mot qui surnage dans cet océan de confusion et d’effroi, mélange subtil d’un malaise que tu ne parviens pas à nommer et d’une peur qui sourd, qui suinte, huileuse. Une impression d’être mort peut-être. Des regards à peine échangés avec les autres usagers, toi probablement plus usager que les autres, littéralement usé, tu t’évertues à te maintenir debout tandis que le bus vous malmène au gré de ses manœuvres rendues hardies par la masse des grotesques automobiles qui s’agitent vainement comme si de leur insensé et intense bouillonnement dépendait la plus élémentaire définition de ce qu’est la vie –automobiles ou paramécies ? Alors vous tous, les usagers rendus zombies à l'usage, sorte de Morlocks modernes, mortes loques mortes loques, parfois les chaos et la turbulence de l’autobus à la faveur d'un virage vous enseignent que la chair, ô miracle ! demeure quant à elle bien réelle, bien vivante la chair ; qu'il émane d'elle une chaleur que nous avions cru éteinte tout comme la douleur ou la simple gêne de deux corps en contact sans un mutuel assentiment, cela aussi vous enseigne, professé depuis je ne sais quelle chaire, que malgré tout vous êtes maintenus en vie... La chair d'autrui, la nôtre aussi, lorsqu'elle ne nous indiffère pas, lorsqu'elle ne nous est pas chère, la chair comme se peut être intolérable jusqu'à l'indécence et l’écœurement ! Oui la chair nous brouille, la chair nous brûle. Et tu tombes du bus plus que tu n’en sors, à deux doigts de laisser passer l’arrêt.
S’évader… le mot, comme tu courbes l’échine pour gagner la cave du restaurant, se tortille encore et s’enfle de plus belle, plus avant, et plus il s’enfle plus il se vide bizarrement de tout sens: son sens s’évade sans cesse seriné.
Puis se fait, soudaine, une étincelle qui, on l'imagine fort bien, a pour désastreux résultat d'enflammer ce gaz accumulé et...
... c'est à proprement parler une explosion aux confins de ton crâne !
(Je me permets ici de préciser que l'épatant phénomène que l'on nomme prise de décision t'est toujours demeuré étranger; c'est toujours et seulement à ton insu complet, total, malgré toi, que tes décisions se sont prises par elles-mêmes, autonomes, hors de toi presque; du reste procèdent-elles plutôt de l'association d'idées sans que tu en aies l'aiguë conscience que de l'aboutissement d'une patiente réflexion où se pèse chaque terme d'une problématique.) Ainsi tu percutes l'aspirateur en main...
J’explique : tu l'allumes, son vacarme semblable au vrombissement d'un réacteur d'avion déjà te transporte, et appliquant sa brosse méticuleusement sur la moquette outre-mer qui revêt le sol du restaurant, en opérant tout près d'une zone occupée la veille, les débris de pain qui la jonchent et qui s'étirent en croissant te sautent à la figure : alors tu te figures, passager, survolant en avion l'archipel des îles en chapelet qui parsèment la mer des Caraïbes... L'aspirateur finit par tout engloutir...
Là donc ton étincelle, tu percutes, s'évader, partir, Les Antilles ; or on voit bien ici que ce n'est guère le fruit d'une élaboration consciente mais celui d'un hasard un peu bête, un peu simple: qui ne mange pas de pain... si tu m'autorises, Gédéon, l'expression.

Matin mutin où tout, donc, décide que tu fermes les yeux sur ta propre évasion. Rien d'étonnant alors à te retrouver la même semaine, debout sur la passerelle qui conduit à l'appareil estampillé Air Liberté, hasard qui te provoque un sourire tandis que d'un coup d'œil circulaire tu t'accroches à d'anodins détails tout comme le ferait le regard, non pas nostalgique mais regard à l'affût d'un détenu libéré sa peine une fois purgée, regard lorsqu'il quitte l'enceinte fortifiée de la centrale d'arrêt, à l'affût des moindres insignifiances, une lézarde discrète qui fendille un mur à laquelle on n'avait jusqu'alors prêté aucune attention particulière et dont on pourra, plus tard, se délecter, ou la peinture, qui par endroit s'écaille, de la rampe métallique jaune qui s’enfuit parallèle à l'axe d'enchaînement des cellules, pareille à chaque niveau ; ton œil imprime la laideur bistre du terminal aéroportuaire, que zèbre la pluie, tout coiffé qu'il est d'un anthracite nuage couleur de la piste ; tu enregistres furtivement les convulsions de ces mastodontes à soufflet qui vomissent par endroit des flots de voyageurs libérés des carlingues ; regard qui lèche enfin avant d'y pénétrer celle du Fokker affrété ; un regard empreint de malice et de complicité. Huit heures, quand tu clopes, c’est un tantinet torturant. Et à l’extrémité des accoudoirs là où jouent nerveusement les pulpes digitales, tu devines l’emplacement des cendriers désormais soudés, d’où sous peu tu le jures s’exhalaient encore les relents épicés de cigarettes délicieusement consommées à l’époque bénie et qui venaient se gâcher dans l’amalgame douteux qu’elles formaient alors avec les reliefs d’un chewing-gum de bas étage. Patience et crispation. Cependant, le contexte s’avère difficile, la programmation cinématographique annoncée calamiteuse, puis l’hôtesse qui réveillera les démons du tabac lorsqu’elle paradera à n’en pas douter, invitant au café du bout des lèvres, au thé, au soda, mais tu t’en fiches, en bon petit soldat obéiras aux prescriptions. Huit heures d’avion à ce train… patience et crispation. Ton œil se ventouse sur le hublot, drôle d’autre œil à l’iris azur et gris irrémédiablement.
A cette même minute où les trépidations de l'appareil vont bon train s'intensifiant, toi avec ton oeil cerné de bleu qui lèche l'azur moutonneux au travers du hublot et l'oreille bernée par un boucan d'essorage, tu te figures vieux chiffon au cœur d'une machine à laver. Certes le linge sale se lave en famille, mais c'est résolument donc, que tu décidais de le laver seul et loin, à ce point outre-Atlantique où t'emporte ta machine à laver machine à voler.
Seul ? ... quoique pas vraiment déserte cette île ! Et n'avais-tu pas en outre le vague goût d'avoir au fond toujours été un peu seul ? En avais-tu pour autant lancé ta machine ? Tu sais, programme A : blanc très sale 90°, taches difficiles à ôter, genre de taches incrustées à vous bousiller les frusques... t'en as sous les ongles, t'en as sous la peau, les pores obstrués tellement t'en as Gédéon ; ces taches, c'est simple elles te sortent par les yeux !
Loin ? ... quelques sept mille kilomètres d'étendue liquide, écumeuse, tourmentée, les tonnes de créatures abyssales aux formes inquiétantes qui la peuplent, ça grouille, tapies dans la froide obscurité et le silence benthiques... or tu songes en cette même minute qu'après tout, les problèmes, ça nage probablement bien, comme un poison dans l'eau ! Alors tous les océans est-ce assez Gédéon ?
Cependant, à l'idée sinon de faire peau neuve du moins lui redonner lustre, éclat –et là tu t'imagines sorte de reptile à poil en train de frotter au savon de Marseille son exuvie afin de la renfiler un peu plus proprette ! – une grimace que tu nommerais sourire en plus chaleureuse situation s'ébauche, te nettoie la face ; puis l'œil, tu aurais pu entendre un bruit de succion, abandonne sa place et à la faveur d'un lent mouvement quasi circulaire de la tête se ventouse sur un autre passager, ton immédiat voisin.
Représentatif de l'ensemble des individus qui huit heures durant devaient demeurer prostré, encastrés qu'ils sont dans d'inconfortables fauteuils, tout en ayant de surcroît l'air affairé, vous ne partagiez –et tu jugeais d'ailleurs grossièrement inéquitable la portion qu'il t'octroyait– que l'accoudoir illusoirement commun ; son enthousiasme à lui étant arboré par une large et rouge fente lippue qu'il dressait horizontalement au-dessus d'un menton qui lui collait au poitrail, autant dire qu'il exultait, semble-t-il chaque seconde. Il éprouvait encore quelque obscur plaisir à émettre des gargarismes auto satisfaits. Il se risque enfin :
–Vous allez où jeune homme ?
– ...
–Première aux Antilles ? Vous allez voir, ça vaut l’coup d'œil ! Moi c'est la deuxième fois et j’vais plus au sud cet'fois : Le Marin, Sainte-Luce, Cap Macret et un p'tit tour au Diamant histoire de voir ce fab...
(Diamant... à vrai dire tu ne l'écoutes plus, ton oreille se rétracte semble-t-il comme une huître rencontre un filet de citron, et tu laisses lentement le mot s'enfler, s'enfler puis peser, il devient pierre, il devient lourd, peser puis rouler en toi, c'est un rocher même qui semblait se mettre à rouler en toi à présent, te raclant dans un vacarme cosmogonique, rouler en toi puis la douleur quand tu l'expectores, le poitrail à tous vents et les côtes : un éventail de bidoche ! Les os en mille endroits brisés, émiettés, toi disloqué tu offres grotesque pantin deux paumes tremblantes au rocher que tu te mets à pousser, phtisique Sisyphe insensé au corps rompu et malingre...)
…uleux site et p'têt' que j'aurais envie d'y plonger, y paraît qu'on s'en met plein les yeux, j'…
–P...pardon ! et tu es pris d'urgence à te lever, emmêlant tes cannes aux solides jambes trapues, lourdes et massives, sorte de poteaux rivés au sol qui pliées prolongent l'imposant buste de ton voisin par trop immobile, inextricable imbroglio et l'urgence aux tripes à tes talons : réagir ! réagir ! Tu tires et tu t'en sors mais pas du couloir qui mène aux toilettes, se maintenir debout dans le tambour d'une machine à laver peut n'être guère aisé, et la porte, verrou positionné sur lock, te reste fermé au nez, réagir ! réagir ! Ssschlak ça s'ouvre tu y bondis mais rebondis sur le torse du gus qui en sort et...
L'hôtesse esquisse un sourire, tente un tout