Dimanche 21 Mai 2006
Par jeanda, Dimanche 21 Mai 2006 à 14:31 GMT+2 dans amorphes
L'horizon: bistre bitume coiffé du gris des zincs; triste azur en exil tout gorgé d'amertume. La fleur abdique, la brique affleure de par dessus le pavé d'où l'oreille consentante et complice, devine, infime, la lente agonie de la fleur infirme: comme un cri la stridence continue.
L'asphalte essuie l'improbable grêle qui frappe aux surfaces noircies de suie où se mêlent et mélangent urines monoxydes sulfates. Chaussée noirâtre où se traîne la limaille, où rampent les huiles, où se bâtissent à la hâte des édifices de fécès. Fuel & fiel que foulent les foules folles, les graves grappes aveugles, les troupeaux coagulés de gus qui du moins d'humain n'en ont plus que le nom...
Et l'air lui-même qui n'en peut plus guère de se sentir, l'air maladif, l'air-peste, le pauvre et sale air acétique aux relents acides tantôt; tantôt l'ammoniac sature: démoniaque mixture.
Ô la vile maladie que cette ville-maladie. Cette cité tumorale, la cité tue-moral, cancéreuse, insidieuse; voire une gangrène urbaine; Ca se généralise et dans un sens tristement figuré -un sens pour la circonstance défiguré- tout ça ça sent l'sapin. Chair & végétal qui déclinent, se délitent, se débitent en lambeaux, en lés de papier peint débiles. Ca se désagrège: sénescence & putréfaction. Ca se généralyse et tout ça ça gagne jusque le littoral. La mer qui lèche le sable un peu à la manière d'un chien la plaie sale purulente suppureuse, d'une longue langue salée d'écume.
La mer aussi en bave, et le chien condamné, la plaie bien trop laide. Amère la mer, la mer devenue le discret container de la merde. Périodiquement des cachalots d'acier y vomissent leur bile d'hydrocarbures indélébiles et crachent à l'eau des tripes casse-pipes; et les mouettes, elles, s'en mazoutent le bec... Les poissons versent des larmes à gauche... Ah la belle soupe de poison que voilà!
Et n'empêche, les badauds l'été au bord de l'eau, aux commissures de la plaie, groupés soudés tassés collés grosso-modo, monokinis topless ou maillots mouillés une pièce, les amas de chair, les amas de fesse et tous ces corps exposés aux regards, les regards condescendants qu'ont des clones de magasines, des clowns aux seins de pacotille en silicone à la vanille -ah les silly connes!- à la plastique impeccable peccadille, la belle esthétique en plastoque et le bronzage tendance quand la mêche folle et sûre.
C'est que la pollution gagne aussi les parutions, à la télévision vive la compromission. Le formaté s'impose et l'audience explose. Grégaire l'être humain, pas vraiment une trouvaille certes... et Panurge revêt de cathodiques attributs!
Ô un instant revenons à nos moutons: la ville. Splendide réservoir de solitudes. Millions d'êtres en errance qui se croisent s'y bousculent s'y téléscopent... et parfois, et parfois, et parfois stoppent leurs courses, un mot en échange, une injure parfois mais c'est déjà ça, un mot, une injure...
Milliers de créatures que la ville avale, ingère, digère au dedans de son immense tube digestif en fer, enfer & damnation: terminus tout l'monde descend!
Nous tous usagers rendus zombies à l'usage, sorte de Morlocks modernes, mortes loques mortes loques!, parfois les chaos et la turbulence d'une rame malmenée à la faveur d'un virage nous enseigne que la chair, ô miracle!, demeure quant à elle bien réelle, bien vivante la chair; qu'il émane d'elle une chaleur que nous avions cru éteinte tout comme la douleur ou la simple gêne de deux corps en contact sans un mutuel assentiment, cela aussi nous enseigne, professé depuis je-ne-sais quelle chaire, que malgré tout nous sommes maintenus en vie... La chair d'autrui, la nôtre aussi, lorsqu'elle ne nous indiffère pas, lorsqu'elle ne nous est pas chère, la chair comme se peut être intolérable jusqu'à l'indécence! Oui la chair nous brouille, la chair nous brûle.
Alors, arrachés à la torpeur & à l'aphatie où nous maintenait abimés les limbes alambiquées du dédale souterrain nous montrons les dents, agacés de devoir se dissoudre au milieu de quintaux de barbaque, de tonnes de bidoche semblables, semblables, semblables... La ténèbre se dissipe avec l'illusioin de notre supériorité...
Nous tous, tristes pantins, glauques pinocchios dans les boyaux du R.E.R. C tassés, nous les funestes marionnettes, des noctambules funambules somnambules aveugles à jamais; nous les fleurons de la "civilisation" et ses finesses qu'à peine nous effleurons et non sans peine, nous tous que sommes-nous donc?
Humains trops humains, hélas! Et encore avons-nous quelque mal & peine à satisfaire aux critères de l'humanité telle que nous nous targuons, vantards, de sucroît de devoir la définir.
Un ramassis de bêtes tout au plus, aux atours bigarés & chatoyants, cravates nouées façon windsor impeccablement et attaché-case à combinaison. Des singes policés, des animaux de cirque d'un cirque quotidien, des bêtes de somme en somme.
Nous évoluons sur la piste des villes modernes, notre numéro bien rôdé épinglé dans le dos là-bien-profond au milieu où la main ne peut guère s'en saisir pour l'ôter, de l'épingle. Nous marchons au pas bille en tête exhibant fiers nos matricules, ces véhicules des derniers vestiges de notre condition; nous marchons au pas bille en tête et ... ridicules.
Quand nous marchons d'ailleurs... Drame! La ville s'en drappe de ces drames sans nombre. La ville tisse et resserre la trame de ses chausse-trappes qu'elle nous tend, quotidiennes, sur la chaussée hostile.
Chaussée au style si parisien: de cubiques pavés comme autant d'armes pour autant de révolutions, ces rêves révolus que l'Histoire cependant s'obstine à reproduire. C'est qu'il faut bien des soupapes à un monde sous pression. Chaussée lugubre de goudron. Qu'importe, chaussée hostile quoi qu'il en soit!
Car le piéton n'a guère plus droit de cité. La chair bien faible au regard des tôles des automobiles. Tyrannosaurus Rex à quatre roues motrices, système ABS et la peinture métallisée. Passons sous silence la fermeture centralisée, sous silence les chromes. Il vous est permis de désormais cartonner comme on dit: air-bag rembourré maximum sécurité.
Cependant le piètre piéton n'a qu'à bien se tenir, lui, s'en tenir aux passages que seule la théorie nomme encore protégés et surtout, sage, attendre, attendre, attendre que son tour arrive, que son heure advienne -que son heurt advienne? afin d'être en mesure de traverser -les pares-brise?
Vindicte collective des chauffards patentés quand le malheureux trempé jusqu'aux os dans une audace qui confine à l'inconscience pathologique -vous aviez petit déjà conscience de vos pulsions suicidaires?- histoire d'abréger un peu la dissolution de son être dans l'eau torrentielle qui noie le monde immonde, innonde, submerge, quand le malheureux tente donc, comme un fou qu'il est de regagner, le malheureux! l'outrecuidant! l'autre rive encore vaguement solide (et l'illusoire sensation d'être encore un peu sec lui sert soudain d'orgueil), non, décidemment, celui-là ne mérite que d'être culbuté à mi-chemin, vague pièce de carton impur au milieu des chaussées... fiente! tu n'es qu'une merde qui spolie les pneus que la pluie par bonheur lave continûment.
Le règne de l'automobile, dictature du moteur à explosion, oppression du système Diesel à compression, cela en un siècle à peine, c'est celà Le Progrès: la course à l'aliénation sous le couvert de La Liberté!
La ville plus qu'ailleurs où fourmillent, ouvriers, tant et tant d'êtres (alors un de plus, un de moins, quelle importance!), aux rues étroites capillaires jusqu'aux artères principales (ne pas donc s'étonner que le sang, fluide, y coule!), ville tentaculaire où s'organisent les transports en commun: on porte transporte importe exporte déporte et supporte- la ville donc, le royaume par excellence de cette grotesque faune mécanique. Laboratoire de la Liberté et du Progrès!
C'est un peu sous le couvert de ces deux illusions, ces carottes agitées devant les yeux des ânes que nous sommes, que nous nous ruons sans regimber sur le travail que magnanimes, les mains généreuses des Généraux de ce monde, les gens importants, les gens qui ont tout (le Gratin & sa Crème quoi!), nous offre épisodiquement.
Ainsi nous pouvons consommer, consommer, consommer comme des cons et on se consumme comme des cons! On consomme la pourriture: non ce n'est pas une faute de frappe, je n'ai pas écrit pourriture au lieu de nourriture, la pourriture donc qu'ils fabriquent ces Généraux généreux!
Pourriture...Nourriture... une simple lettre qui change, qui change tout. Pour avoir la P, ils nous assènent de la merde à manger, et encore il n'y en a pas assez pour tout le monde... Joli calcul, ainsi nous avons désormais la N, dans un dernier sursaut auquel ces généreux Généraux n'avaient guère pensé; leurs théoriciens n'avaient-ils pas programmés, se basant d'après les résultats encourageant obtenus en laboratoire auprès de lots coopératifs et décédés peu après, que la faim nuit à l'esprit crtique? Qu'affamés, certes l'on mange tout ce que l'on trouve et donc tout ce que l'on nous donne?
Mais voilà, ce dernier sursaut revêt une forme agressive, et l'ingrat couillon mort de faim a envie de mordre la main qui le pourrit ou le nourrit, c'est au choix.
Mac Donald's & O.G.M., comme les deux mamelles de leur vache à lait, vache folle s'il en est, c'est qu'ils en font leur beurre ces généreux Généraux, et ça va de mal en pis, celui de la vache dégénérée qu'il nous donne à têter!
La boucle est bouclée, la boucle se la boucle un peu à notre image... il faut bien manger, on se lève matin et part au turbin chez Mac Do, parfois encore un peu conscient qu'on entretien ce système, mais bon! faut bien bouffer! et puis on s'fait soi la promesse qu'on en bouffera pas, soi, du steack de merde... mais on l'vend, on s'rend complice... alors on s'lève matin, on s'lève maton!
Dans le monde, toutes les vingt minutes un restaurant Mac Do ouvre ses portes, tandis que dans le même monde et le même laps de temps, toutes les vingt minutes, un gamin pose le pied sur une mine anti-personnelle... Coïncidence accidentelle, hasard des chiffres, délire de paranoïaque! Pourtant cela ne profite-t'il pas aux mêmes personnes, ces généreux Généraux qui fabriquent des armes immondes, à l'image des steacks, en innonde le monde ensuite... C'est à croire que c'est ainsi qu'ils s'approvisionnent en bidoche! Et puis la guerre ça tue des gens, ça fait du bien ça assainit, ça fait dégringoler la nativité, soyez content y'en aura un peu plus pour chacun! Peut-être...
Parce qu'au fond, des fois, ils ont un peu la trouille ces généreux Généraux que dans un éclair de lucidité et un ras-l'bol général tous les gars du monde s'donnent la main, et c'est qu'tous les gars du monde, on est bien plus nombreux qu'eux! Alors c'est logique qu'ils organisent des disettes, des gué-guerres, mettent au point des virus...
Heureusement, la ville est là, on s'y regarde en chien de faïence. On bosse ici ou là, content de perdre sa vie à vouloir la gagner: on pourrait galérer, alors soyons content. On a de quoi manger (hum!), se vêtir (histoire de se draper pour cacher notre honte), un toît sur la tête (qui nous en coûte les yeux), des loisirs et des plaisirs par procuration (via d'étranges lucarnes lumineuses qui nous sert une bouillie d'images), c'est le rêve, quoi!...le rêve absolu et total, le rêve unilatéral.
Parfois on croise quelqu'un qui a quelque chose qu'on a pas... le crédit nous l'apporte, on met plus de temps mais on finit content (jusqu'au prochain qu'on croise...).
Parfois on ouvre une fenêtre, on contemple amoureusement le ciel... couleur de fiel... une minute rien qu'à soi...
Parfois on ouvre une fenêtre, on contemple amoureusement l'horizon: bistre bitume coiffé du gris des zincs... une minute rien qu'à soi... une minute! une minute! UNE MINUTE! STOP!, sur un tas de fumier, d'ordures fumantes qui dorment là dans l'attente d'un recyclage en lampe art-déco ou en steak, ça dépend de la couleur du camion qui vient s'en charger la benne, on reconnait la frêle esquisse chétive d'une fleur, ou de ce qui semble en être une, on est pas sûr ça fait longtemps ça s'oublie vite comment qu's'est une fleur!, mais ça doit en être une, ni le parfum ni la couleur ne m'en persuade mais le cri d'agonie, comme une stridence continue... c'est ça, c'est bien le cri du végétal...
Alors perplexe, je regarde mourrir cette fleur et dans ma tête jaillit le souvenir de milliers de fleurs, c'est jaune, ça se balance au gré du vent qui me bise tendrement; l'air est frais, il est ample et s'emplit de délicats parfums qui me chatouillent les narines; c'est jaune, on dirait un troupeau sauvage d'Hélianthes héliotropes, fleurs riantes comme un troupeau de gamins; le cheveu fou, l'oeil flou, la narine large et généreuse, les genoux écorchés et cette petite fille qui a mon age (six mois de plus en vérité!), on se donne tous la main, on court parmi les fleurs qui nous fouettent les cuisses et nous ça nous fait rire, ça nous chatouille; musique désordonnée de derrière nos lèvres entr'ouvertes, d'où semble s'échapper un oiseau de désir, il déploie deux ailes qui claquent sec dans l'air, désir que l'on ne nomme pas encore, mais dont l'exquise saveur s'impreigne indélébile; on court le souffle court de tant rire et tant courir; au dessus de nos têtes légères un bleu sans tache nous contemple, paternellement d'un gros oeil jaune, et enfant et timide on n'ose soutenir pareil regard de feu; tout ça ça nous fait mal au ventre, courir rire et ce désir , ça nous fait mal au ventre mais ce n'est pas de la douleur!
On finit par tomber de tant rire et tant courir, et ce désir nous y pousse alors on tombe, au milieu des fleurs jaunes et riantes qui nous accueillent duveteuses, et au dessus de nos têtes légères, pudiquement le gros oeil jaune se voile d'une cotoneuse paupière de nuage, et le bleu semble même rosir à l'image de mes joues quand la petite fille dépose ses lèvres pour embrasser l'oiseau aux commissures des miennes; des abeilles autour de nous bourdonnent, j'en ai dans les oreilles; l'air est frais et ample et les parfums saturés d'essences végétales, de saveurs fruitées et sucrées; graves nos rires se taisent un instant, une minute... UNE MINUTE ETERNELLE.
Jidé. Octobre 2000.
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