jeanda

comme une réplique?

Un petit inconvénient qui vient vous polluer la vie, pas grand chose, une broutille, mais ça vous bouffe le crâne. Alors on sent en soi, les prémisses d'un séïsme... non, pas un séïsme, non, ses répliques plutôt. Car le séïsme a eu lieu, il y a quelques temps... comme une réplique, alors?

 

Week-end festif... un festival, justement. Certes un peu trop arrosé. Mais j'abrège le contexte. Disons simplement que le lieu qui accueillait ce festival n'est pas un lieu qui a vocation de le faire, d'ordinaire. Ajoutons que je fréquente par ailleurs ce lieu pour des raisons familiales et amicales... alors on se sent un peu comme à la maison... Et le monde arrive, transite, ambiance familiale, repart, reste, va et vient, il y a de la vie, ça bouge et moi le couillon qui commence (arrosé, j'ai dit) d'être un peu allumé, je me fous de ma veste posée sur le dossier d'une chaise, à vue, toute la journée et la majeure partie de la nuit. La veste est là, sur le dossier de cette chaise, si ce n'est pas le dossier de cette chaise-ci, c'est le dossier de cette chaise-là. On trimballe sa veste de dossier en dossier selon ses propres migrations, puis on franchit un cap aisé à franchir : on ne prend même plus la peine de changer de dossier et on migre vers une autre zone, laissant la chaise, son dossier et la veste, hors de vue cette fois. Hors de ma vue. Pas de celui qui m'a fait les poches, comme on dit. D'ailleurs, les poches, il les a pas faites. il les a défaites, plutôt. Défaite. Tout perdu, enfin, tout, non... pas l'important... des papiers et du matériel, finalement. Rien que des papiers. Rien que du matériel. Seulement une carte d'identité, seulement une carte grise, seulement un permis de conduire, seulement une carte vitale, seulement une attestation d'assurance auto... seulement un carnet de chèques, seulement une carte bancaire... seulement un trousseau de clefs avec clef de la maison, du boulot, de la voiture dont aucun double n'existe puis égaré par le précédent propriétaire.
Rien de grave. Que du susceptible de vous pourrir les prochains jours, en démarche par-ci ou en démarche par-là... persiste quand même le gros souci de clef de voiture. Va falloir changer les barillets (y compris bouchon d'essence et bien évidemment nemann ou neiman, d'ailleurs je m'en fous...), c'est pas la mort, juste des galères de thunes, thunes que je n'ai pas. Thunes derrière lesquelles je cours. Thunes que je dois à une banque qui m'étrangle avec un crédit revolver sur la tempe, imposé quand je n'avais, de toute façon, pas d'autre choix. Je fais ce que je peux mais 750 euros (c'est mon salaire) c'est pas loin du seuil de pauvreté, et le seuil de pauvreté c'est pas un truc théorique, ça. On vit pas, on peut pas quand on passe tout en essence pour se rendre à son boulot... on peut économiser sur la bouffe, on mange mal et peu, mais ça regarde personne. Sauf que si on est pas à son boulot... ça, ça craint.
Rien de grave je l'ai dit. Que du susceptible de vous pourrir les prochains jours, ça oui, mais c'est tout!

Pourquoi je sens alors ce malaise en moi?
Pourquoi suis-je à ce point ébranlé?

Peut-être qu'en première analyse c'est la difficulté financière dans laquelle tout ceci va me plonger. Ce n'est pas non plus ni la première galère qui me tombe sur le coin du nez, ni la somme la plus périlleuse à débourser dans un moment critique. Donc non. L'aspect financier est lourd, mais il ne peut pas expliquer, seul, le malaise que je sens monter... cette réplique...

Il y a une signification, dans tout ceci, un sens caché. Lequel? Acte manqué? Bien incapable d'en avoir ne serait-ce que l'once d'une idée.

Cette sensation bizarre, finalement, de ne plus exister. Je me retrouve ainsi sans pouvoir justifier de mon identité, plus de carte sécu... plus de permis... je ne refais pas l'inventaire. Quoique c'est bien dommage, car dans l'accumulation des pièces officielles, des cartes de ceci, des cartes de cela, on ne définit pas un homme, mais voilà que sans ces pièces, ces cartes, certificats, le même homme semble ne plus devoir exister.

Nom, prénom, adresse, numéro de téléphone, numéro de sécurité sociale, numéro de compte, numéro de carte, numéro de permis de conduire, numéro d'immatriculation du véhicule, numéro, numéro, numéro...
Pièces justificatives. Le mot est lâché. Ce sont des pièces justificatives. Car ma naissance ne me justifie pas, seule. Il faut que l'acte ait été enregistré. L'homme, qui montre sa chair, à palper pour les plus sceptiques, n'est pas par sa seule présence justifié de plein droit dans l'existence. Il vit de façon clandestine, sa vie est clandestinité. Il ne peut se justifier d'exister par lui seul, il faut des papiers, des domiciles, des quittances, des comptes en banque, des numéros. Sa vie ne suffit pas.

Ma vie n'a pas compté pour celui qui a mis les mains dans mes poches. Qu'il trouve un billet, et qu'il parte. Pas de billet? Qu'il prenne un chéquier alors, et qu'il parte. Qu'il prenne la carte d'identité, mais qu'il parte. Il lui fallait la voiture, c'est ça, il lui fallait tout, puisque tout était là, à sa portée. Il ne l'a pas trouvé, la caisse, qu'a-t-il fait des clefs alors? Pourquoi ne pas avoir abandonné le trousseau là où il se peut qu'on le retrouve?

Il ne s'est pas vraiment introduit chez moi. Non, finalement je ne me sens pas plus souillé que cela. Il n'a pas violé mon intimité, elle était là, on pouvait la voir débordée de mes poches. On pouvait y jeter un  oeil. Prendre est autre chose. Ce n'est pas du ressort du cambriolage. Non, c'est la main qui fouille, qui pèse, qui calcule ce que ça peut rapporter. Mais cette main là était trop leste, ou trop légère... c'est une main qui manque de nuance, une main qui marche à l'arrache.

J'ai été ébranlé plus que je ne l'aurais cru pour cette raison : je n'ai pas compté, pour l'autre; je n'existais pas. Je n'existais plus. Le vrai drame, c'est qu'il m'a fallu la réplique (du séïsme que j'ai connu) pour comprendre que mes pieds ne portaient que du vide... en un sens, j'étais déjà mort. 
Il a fallu qu'il m'ampute de ces grossiers appendices justificatifs, croyant ainsi me rayer de la liste des existants, pour que je réalise que je n'étais déjà plus tout à fait du côté des vivants.

Je l'avais oublié. Je l'avais refoulé. Je m'étais évertué à me maintenir vivant, à me ressusciter. J'avais entrepris de renaître. Il faut croire qu'il n'en est rien.
 
Maintenant, je m'en souviens.
 
Je suis mort le 3 août 2005.          

     
   
 

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