jeanda

il est midi

une nouvelle...

Il marche, titube, hagard, et ses doigts se crispent sur la lampe torche dont le faisceau paraît pâle… problème de pile, pense-t-il… si toutefois il lui reste un iota de clairvoyance.
Ses pieds trébuchent et se cognent aux moindres cailloux qui rendent ardue son ascension de l’artère principale du village. Il manque tomber avec zèle chaque foulée.
Il marche, titube, hagard, et ses doigts se crispent de plus belle ; et tous le regardent.
Il est midi.

Ils se sont tous interrompus, le regardent passer, les jeunes et les anciens, les hommes et les femmes, les bêtes aussi : là un âne, ici un chien, trois matous galeux du dessus du muret de pierres grises comme le ciel ; ils se sont tous interrompus, et les enfants ont même galopé avertir qui mémé qui papa. Le village a cessé de respirer un temps, et ce sont maintenant messes basses et chuchotis, ça commente et s’interroge. La montagne aussi donne cette impression d’apnée.
Il marche, titube, hagard, et ses lèvres se crispent à leur tour ; et tous le regardent.
Il est midi une.

Il marche, titube, hagard, et ses lèvres se crispent de plus belle quand le chien bondit et resserre sur ses bas de pantalon ses offensantes et offensives mâchoires ; il manque tomber tiraillé de la sorte par le molosse écumant, mais tient bon. L’ascension de l’artère principale du village est décidément ardue. Chuchotis, messes basses et maintenant grognements. La poussière du chemin s’éparpille autour de la confusion des pas mal assurés de l’homme et des reculades canines.
Il marche, titube, hagard, et ses lèvres se crispent tellement qu’un filet de sang minime s’en échappe ; et tous le regardent.
Il est midi deux.

Ils se sont tous interrompus, s’amassent désormais et s’organisent. Aux premières huées succèdent à présent les premiers jets de pierres : des cailloux pas trop gros qui ont roulé dans les lits des torrents plus en haut, des cailloux arrondis presque doux : c’est ça qu’il pense, qu’ils sont presque doux ces cailloux qui viennent lui chatouiller les tempes, l’arête du nez, le cou, le menton et le torse.
Il marche, titube, hagard, et les cailloux si doux rebondissent sur lui ; et tous le regardent.
Il est midi trois.

La montagne gronde à nouveau, reprend sa respiration rauque. À croire qu’elle expectore des blocs de pierre aux arêtes effilées et coupantes. Lui, il marche et ne se souvient plus pourquoi il marche. Ni depuis quand. Il marche, c’est tout, c’est tout ce qu’il sait. Depuis longtemps, ça c’est sûr. Il marche et titube, ivre de fatigue, saoul d’incertitude et confus de vertige. Il tousse maintenant, se racle la gorge, à croire qu’il expectore lui aussi des blocs de pierre aux arêtes effilées et coupantes.
Il marche, titube, hagard, et sa gorge se crispe, il tousse ; et tous le regardent.
Il est midi quatre.

Des bribes d’évidence dansent sous ses yeux. Si, il croit lui en souvenir maintenant… c’est bien ça, il marche car il n’a guère d’autre choix, il marche pour se maintenir vivant. N’est-ce pas là motivation suffisante ? Alors il marche et je l’ai dit, et lui le sait, depuis longtemps, trop longtemps. Il est ivre de fatigue et de ne point pouvoir s’arrêter. Il marche jour et nuit à en confondre le jour et la nuit. La lampe incongrue agonise. Il la brandit comme un bouquet fané, comble de l’inutile, esthétique de l’échec. Absurdité.
Il marche, titube, hagard, et l’absurde halogène gémit puis s’éteint ; et tous le regardent.
Il est midi cinq.

C’est maintenant une volée de cailloux pas si doux qui s’abat sur sa tête. Il a eu beau la déserter, sa tête, elle le fait souffrir. Les arêtes effilées et coupantes coupent et tailladent sa peau tendre et sombre. Pourtant, regardez ! regardez ! il est pourtant de la même couleur ce sang qui coule… et qui ne l’empêche pas de progresser sur le chemin abrupte qui traverse le village escarpé. Amassés, les langues qui haranguent et les yeux gorgés d’une haine bue cul sec, ils sont là à lapider l’homme à la peau sombre mais au sang semblable.
Il marche, crache, titube, hagard, et ses plaies s’épanouissent qui fertilisent la terre ; et tous le regardent.
Il est midi six.

Il marche, si mal, titube davantage encore, hagard, et crache, du sang aussi, et ses plaies, elles, s’épanouissent qui fertilisent la terre. La lampe tombe à terre,  roule au sol et dévale la pente. La main molle. C’est le genou qui met son pied à terre, maintenant… la main molle cherche le sol, y allonge sa paume. Il crache. Le cou se ploie sous le poids de la tête ; de sa tête jaillit comme un torrent de sang.
Alors il sourit, imperceptiblement. Il se dit que les cailloux pas si doux qui lui lacèrent les chairs, ceux-là, finiront par rouler dans le torrent de son sang. Quand son sang sera tari, il y en aura bien d’autres qui auront tenté la traversée du village.
En tous cas, il sourit, il pense à ça, ça le rend heureux malgré tout, de savoir qu’à force de torrents de sang, les cailloux seront plus doux, de plus en plus, de plus en plus.
Il sourit, cou rompu, genou au sol, main en appui sur la terre, hagard, heureux et en sang ; ses plaies fertilisent la terre. Tous le regardent. Alors il sourit puis se met à rire… aucun son ne sort. Qu’importe ! il sait qu’il rit.
Il est midi sept.                 

 

 

Jeanda, Bergerac, mai 2007.

Vos commentaires

1 Le Samedi 26 Mai 2007 à 23:02 GMT+2, par HEROUARD

JD, je voudrais t'inviter à participer à "mon" anthologie poésie 2007. Le thème : "l'autre". donne moi ton mél que je t'envoie la circulaire.
Jean-françois

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