jeanda

carton plein

"carton plein" est une nouvelle écrite à la fin de cet été... l'hiver l'a rendue probablement (hélas!) actuelle, très actuelle... définitivement trop actuelle...

« Prend pas ceux-là ils ont été mouillés par la pluie ».
Giuseppe c’est le chef de notre petite bande. Il a treize ans et l’habitude en un coup d’œil de dénicher les bons cartons, solides et pas trop esquintés.
« Mi ! tamantu pezzu ! »
Il est content de celui-là, ça c’est sûr.
Sauveur revient vers nous avec les outils qu’il a pu prendre à la barbe de son père.
Francesco et Sylvestre rejoignent notre groupe. Ils ont vu à côté du hangar quatre palettes dont une franchement déglinguée seulement.
Alors on fait un rapide inventaire de nos trésors ; on peut commencer.
Moi, j’ai le même âge que Francesco, le frangin de Giuseppe : on a dix ans tous les deux et on est les jeunots comme ils disent. Sylvestre a onze ans bientôt douze et Sauveur presque treize. Sauveur il a failli être le chef. Ils se sont battus, Sauveur et Giuseppe. Lui il trouvait naturel d’être le chef, parce qu’il est plus grand et plus âgé. Sauveur, non. Il trouvait pas ça naturel et il voulait pas qu’un sarde soit chef. Alors il y a eu la castagne, parce que Giuseppe il aime pas qu’on le traite de sarde et il voulait montrer à Sauveur qu’il était le plus fort et qu’un chef c’est le plus fort. Il a gagné. On criait un peu tous, Francesco plus fort et il a même failli se bagarrer avec Sylvestre qui était d’accord avec Sauveur pour que le chef soit pas sarde. Moi, je criais un peu moins, j’avais pas de préférence. La bataille s’est faite tout près de l’arbre qu’on était presque tous d’accord pour choisir. Ils ont roulés assez vite par terre, dès que Giuseppe a donné le premier coup de poing et que Sauveur est tombé. Après, Sauveur il a donné pas mal de coups mais Giuseppe avait déjà pris le dessus. Alors quand il a pleuré Sauveur parce qu’un coup a dû vraiment lui faire très mal, sur l’os de la joue, sous l’œil, Giuseppe a compris qu’il était devenu le chef. « Testa di cazzu ! », il criait en pleurant, « testa di cazzu ! » En fait, si. J’avais quand même une petite préférence pour Giuseppe. Parce que son frère et moi on joue bien ensemble. Et puis à cause de ce qu’il a fait aux grenouilles, j’aimais moins Sauveur.
On plantait parfois dans le trou des fourmilières des mammouths ou des bisons et ça pétait fort. Il y avait un gros cratère et des fourmis mortes. Mais le jour où j’ai vu Sauveur avec le pistolet à air comprimé qui visait les grenouilles, j’ai pas aimé. Il tirait et après il ramassait la grenouille et la mettait à côté des autres sur le dos. Tout le long de la mare il y avait plein de grenouilles crevées ventre à l’air avec les boyaux qui sortaient et faisaient comme des lacets. Et lui, il se vantait d’avoir fait un carton. Il rigolait. « Carton plein ! Carton plein ! »
Les fourmis ça chante pas. Les grenouilles, si. On devrait pas faire du mal aux animaux qui chantent. Jamais.

 

*

 

Te voilà dans les cartons. Ils s’entassent. Il n’y en a bézef mais c’est déjà trop pour ta caisse qui n’a pas à proprement parler un coffre énorme. Manque de coffre, faut croire que ça ne s’applique pas qu’à l’épave qui te sert de véhicule. Il y aura tout de même quelques aller et retour. Tu aurais préféré en terminer au plus vite car à chaque voyage tu en auras davantage gros sur la patate.
Chaque histoire porte en elle sa fin, c’est une évidence, d’une affligeante banalité mais tu ne peux t’y résoudre ; pas comme ça ; pas avec ces mots qu’elle t’a dits…
L’habitude… comme si on s’aimait par habitude ; l’habitude de se dire bonjour quand on ouvre les yeux le matin, deux dans un même lit… l’habitude… l’habitude de se faire l’amour, aussi… putain !
Alors tu tasses et organises l’espace comme tu peux… la bagnole ploie sous la charge et tu sues à grosses gouttes… putain de canicule !
Elle te regarde à peine, pourquoi te regarderait-elle ?
C’est aussi simple que ça : tu rentres dans ta voiture, la voiture sort de la place de stationnement, s’éloigne dans la rue et ira se perdre dans la ville. Tu sors de sa vie, comme ça, simplement.
Probablement aussi simplement que tu y étais rentré. Les rencontres n’ont de sens que pour ceux qui les vivent. Et à bien y réfléchir, c’est toujours d’une affolante banalité. Les récits incroyables c’est bon pour les magazines de gonzesses… ça les dresse à croire que c’est Lui, que ça doit être Lui… Au final, Lui il ne résiste pas plus qu’un autre… C’est une question de temps, c’est banal, bête comme choux, mais c’est une simple question de temps.
Un coup d’œil dans le retro, et tandis que les cartons entament quelque peu ta rétro-vision, tu songes à votre rencontre… drôle… une histoire de cartons…

 

*

 

Il traîne toujours avec le yougo. Ils déambulent ensemble souvent au niveau de La Porte Lescot. Ils font la manche non loin des collectionneurs de cartes postales anciennes qui étalent leur grosses caisses de bois dans lesquelles sont rangés des temps révolus. L’après midi est le moment de partir à la recherche des cartons quand la pluie et cette putasse d’humidité ont fini de ronger les précédents. De la bouillie qu’il en reste, alors il faut recommencer. Bien les choisir, grands et en bon état sinon faut ingénieusement compiler les divers formats dégotés… faut y passer le temps nécessaire car après tout « comme on fait son lit on se couche ». Et les gars, sans ces putains de cartons ils trépasseraient plus vite…Chacun a ses coins. Le yougo et lui, c’est du côté de la sortie Rambuteau vers Beaubourg qu’ils s’installent pour crécher la nuit. Les grilles au dessus du métro crachotent une faible chaleur… c’est toujours ça de pris. Le coin est pas trop mal. Les bleus ne sont pas loin et ça c’est un avantage. Parce que le yougo et lui, ils ne traînent pas avec des clebs. Il faut bien comprendre que si le clebs est le meilleur ami de l’homme, il est surtout la meilleure défense pour l’homme de la rue, le galérien, le sans logis comme ils disent. Passeriez-vous une nuit sereine à coucher dehors, emmitouflé dans un duvet d’une approximative propreté, logé dans un sarcophage de carton disposé à même le sol sans la chaleur et la dissuasion qu’indiscutablement un chien vous procure ? Milutin et lui, si, à la stricte condition d’établir le bivouac d’un soir non loin d’un poste de police. Le commissariat de la porte Lescot est peuplé comme partout de connards et de braves gars. L’astuce a donc consisté à s’attirer suffisamment l’attention de ceux de la seconde espèce de sorte à jouir de rapports comparables à ceux d’un bon voisinage. Il leur avait fallu ensuite espérer que cette civilité puisse être un tantinet contagieuse de sorte à les faire oublier de ceux de la première catégorie. Du reste, la faune des lieux fournissait quotidiennement une charge de travail à la totalité des forces de l’ordre du coin dans une quantité suffisante qu’elle avait fini par draper d’un voile de quiétude leur quotidien à tous deux. Certes, ce sentiment de quiétude était bien fragile ; et les nuits de dépouille, de passage à tabac gratuits par des bandes de loulous en mal de baston avaient au moins le mérite de leur faire relativiser ce sentiment-là.
Relativiser… c’est un art auquel ils s’étaient frotter non sans brio.

 

*

 

On se dirige tous vers l’arbre qu’on a choisi, celui où se sont battus Giuseppe et Sauveur. C’est un chêne liège, c’est le mieux. Impec, il est.. Il est suffisamment haut, mais pas trop et les quatre branches un peu plus haut quand elles se séparent du tronc c’est l’idéal. Les autres branches noueuses et tordues ça sera bien pour le toit. En plus, il est au beau milieu du maquis, on sera peinard mais pas trop loin des maisons. Une promenade de cinq minutes à travers la bruyère et les cistes. J’aime bien les cistes, c’est marrant, ça colle quand on touche les feuilles. Mais j’aime moins les genévriers et ces autres arbustes qui écorchent les jambes quand on est en short (je me souviens plus du nom de cet arbuste et ça, ça ferait pas plaisir à mon maître, Monsieur Beretti, qui nous a fait tout un cours sur la botanique.) On est souvent en short. Dans le maquis c’est les arbousiers que je préfère. Les rouges surtout. Je m’en goinfre comme dit maman quand elle me voit rentrer la bouche orange et collante. C’est fort l’odeur du maquis, ça fait tourner la tête.
Au pied de l’arbre il y a les cartons, le capot de la voiture et la banquette arrière. Du grillage. Des planches et plein de bouts de bois. De la ficelle. De la grosse corde.
Sylvestre il a trouvé un magazine. Il a dit qu’il nous le montrera quand ça sera fini. On a bien dû passer trois après midi à fabriquer la cabane. Avec les bouts de bois on s’est fait l’échelle, en plantant avec deux gros clous mis au milieu (l’un vers le haut, l’autre le bas pour que le bout de bois il tourne pas) chaque bout de bois sur le tronc comme pour faire un barreau. Après, il a fallu monter les palettes ; ça a été le plus difficile. Mais Sauveur et Giuseppe ils sont costauds alors comme la bataille était finie et que le chef a été désigné, Sauveur il a été coopératif parce que le chef, c’est le chef. Faire tenir les palettes ensuite c’était difficile. On a utilisé les trois bonnes qu’on a mis comme un U et la dernière, la  déglinguée, on l’a cassée et avec les bouts on a cloué pour les faire tenir ensemble. Les gros clous ils s’enfoncent facilement dans l’écorce et le bois des chênes lièges.  En fait c’était dur de mettre le sol de la cabane bien droit sur les branches. Quand s’était stable, il a fallu faire passer le capot et le coincer avec les ficelles par dessus les branches plus hautes. Ça couvrait pas tout mais avec des bâches (on finirait bien par en trouver) qu’on pourrait tendre, on serait à l’abri de la pluie. On a tendu des ficelles entre le sol de la cabane et les branches du dessus où y avait le capot qui faisait toit. Comme ça, ça retenait un peu les cartons qu’on a mis pour faire les murs. Avec d’autres bouts de bois, on a cloué les cartons ensemble en clouant le bois en diagonale. On a vu ça sur les volets. On a fait pareil. On a recouvert aussi les palettes d’un tapis de carton pour pas que nos pieds passent au travers et pour pas se faire mal aux fesses quand on serait assis. Elle était chouette la cabane. Le grillage, on en avait plein, on l’a mis tout autour des murs à l’extérieur pour que ça soit plus solide et comme il en restait (c’est moi qui ai eu l’idée et j’étais content) on a décidé de faire un trou dans deux des murs et de mettre le grillage pour faire les fenêtres. Alors Giuseppe il a rajouté qu’il fallait pas que l’eau de la pluie rentre alors Sauveur il a proposé de faire comme un petite pente au dessus de chaque fenêtre avec le carton qu’on aurait découpé. Difficile de les clouer sans abîmer les murs en carton mais on a réussi. Puis en attendant la bâche, comme il restait du grillage on s’est dit qu’on pourrait en mettre pour compléter le toit et il y aurait plus qu’à attacher des branchages d’arbustes pour qu’il y ai plus aucun trou. Elle était vraiment chouette la cabane. On grimpait par les barreaux qu’on avait cloués et en rentrant dans la cabane par le trou du U. On s’est dit ensuite qu’il faudrait trouver un système pour qu’on puisse une fois dedans boucher le trou et pouvoir s’y asseoir. Une trappe. C’est Sylvestre qu’a trouvé le mot vrai. Une trappe. Alors qu’on était sûr de pas trouver ce qu’il fallait, on a décidé que se serait la banquette qui ferait à la fois trappe et fauteuil… pour ça, il faudrait qu’on trouve encore une planche de bois ou un bout de palette cassée car la banquette elle bouchait pas entièrement le trou du U. Vraiment, elle était super chouette la cabane. Et puis le tapis en carton, et les murs en carton, tout ça c’était marrant à cause des inscriptions qu’il y avait dessus. Sur un des murs on lisait : « ↑ haut » alors nous on l’a mise vers le haut la flèche, et comme ça le « ↓ bas » il était en bas. Ça faisait comme un plan d’architecte et tout…  Sur un des cartons du sol, dessus, y avait écrit : «  eau de javel » et comme on sait que ça sert à laver le carrelage, c’était parfait pour notre sol à nous.
C’est un peu comme ça aussi, le hasard,  je crois que ça s’appelle le hasard, que du coup, on a eu envie de mettre des décorations aux murs. On s’est dit qu’on pourrait découper la boîte des céréales qu’on préfère quand on les aurait finies, bien sûr, et qu’on mettrait les photos des personnages, des tigres, des abeilles qui sont toujours dans le bol de lait ou tout à côté. Mais cette idée, les grands ils trouvaient ça nul alors ils ont dit que nous, Francesco, et moi, on pourrait le faire sur un des murs et que eux, ils mettraient d’autres posters… Sauveur, il a promis qu’il scotcherait le poster légendaire de Bastia, celui avec Claude Papi, Johnny Rep, Larios. L’équipe qu’avait tout cartonné y a quatre ans. Il a promis qu’il collerait aussi les vignettes pannini d’autres joueurs comme Zimako ou Roger Milla.
Giuseppe, lui, il voulait mettre ses posters de motos. Sylvestre il a proposé d’accrocher son poster de I Muvrini. On avait hâte de décorer notre cabane. 
       

 

*

 

Tu venais d’emménager un petit appart plutôt sympa à Bordeaux. Vers Les Chartrons. Pas rompu aux us ni aux coutumes encore.
T’avais pourtant proprement cassé la plupart des cartons, une fois vidé de leur maigre contenu. A la fin, le carton le plus volumineux de tous, que tu laissas intact, finit sa vie sur le trottoir, bien sagement disposé tout contre le container vert qui collectait les ordures ménagères des occupants de l’immeuble. Il accueillait la masse aplatie et plane des cartons plus petits. Un emménagement en un temps record, en quelque sorte… deux jours t’avaient amplement suffi pour plier l’espace à tes exigences, et donner un semblant d’organisation au studio.
Tu ne remarquas pas de suite l’inertie des cartons. Certes, le container fut vidé, le bruit des bennes t’avait d’ailleurs réveillé… les cartons devaient, voilà tout, être collectés un jour différent.
Une semaine n’avait pas été temps à éveiller de quelconques soupçons. Huit jours, neuf jours, dix jours… Puis un beau matin, beau car le temps était franchement splendide, un azur pur et dense, tu t’en inquiétas et eus la désagréable surprise de constater non seulement leur présence encore, mais qu’ils étaient de surcroît envahis d’immondices et de divers détritus, alimentaires, d’emballages souillés, de boîtes métalliques qui avaient dû contenir quelques raviolis, et qu’une odeur de poisson et de vieille viande s’en dégageait sournoisement mêlée. Tu pressentis alors la boulette : un truc clochait, c’est sûr, un truc devait clocher avec le ramassage des cartons…
La confirmation vint en début de soirée, une magnifique soirée de septembre, lumineuse, comme lui seul en offre de temps à autres, quand tu croisas devant la porte d’entrée bleue sombre du 59 une charmante personne dont tu espéras qu’elle fut une occupante de l’immeuble…
« Vous êtes le nouveau locataire ? »
« Tout à fait… »
« Je suis la voisine du 2ème… on ne vous a rien dit pour les cartons ? »
« Rien… je crois qu’il y a un problème… »
« En fait, la mairie ne ramasse pas les cartons, enfin pas dans ce quartier, uniquement l’hypercentre, vers Sainte Catherine, quoi… il y a par contre vers Ravezies une benne qui les collecte mais il faut vous déplacer. »
« Je comprend mieux… mais je crois que ça va être difficile maintenant, ils sont remplis de cochonnerie… ça pue… des cons ont foutu leurs ordures… »
« Essayez toujours de ramasser le plus gros, et tâchez de faire disparaître les cartons dans les poubelles du quartier… » Et un petit rire de défit lui secoua le buste. Ses clavicules saillantes sublimaient la courbe de son cou qu’un temps clément et une tenue vestimentaire adéquate se permettaient d’offrir à ton regard.
« Merci du conseil… »
« À bientôt .»
« C’est Julien… »
« Pardon ? »
« Julien… c’est mon prénom… »
« Pauline. »
Et le sourire que tu fis, tu t’en souviens encore… elle n’a jamais compris la nature exact de ce sourire… tu ne lui jamais dit… elle avait dû prendre ce sourire pour une manifestation de désir… et certes, il y avait du désir. Tu la désiras de suite. Non, ce sourire, à ce moment précis, s’accrocha à ta bouche à cause d’une stupide association d’idée : Pauline… Carton…
Elle disparut dans le couloir, tu restas sur le trottoir. Ce sourire encore qui te fendait la poire.
Il ne te lâcha pas, ce sourire, il t’aida même tandis que pestant, tu foutais les mains dans la merde, maudissant les cons qui l’avaient balancée. Ce que ça pouvait puer !
Tu tombas au milieu des reliefs répugnants sur une enveloppe même pas décachetée. Elle était adressée à mademoiselle Klein. Tu ne la jetas pas.
Et quand tout ça fut terminé, que le dernier gros carton –celui qui avait accueilli les autres et qui s’en était trouvé transformé en poubelle– venait de disparaître un pâté de maison plus loin, avant de regagner le troisième, tu jetas un œil aux boîtes à lettre :

Laborde
C. Pichot-de-La Lande
Klein
Julien Beauregard

Tu espéras fort qu’elle s’appelait Pauline Laborde. Elle le devait. Absolument.  

         

*

 

À part pour tailler la bavette, partager les litrons, les mégots et le shit, être un sans abri, comme ils disent, c’est être seul avant tout. La misère ne supporte pas la misère. Elle ne se dilue pas dans la misère. D’ailleurs, à bien y réfléchir, la solidarité c’est bon pour les repus. Les bons sentiments itou. Prendre de la hauteur, noblesse du cœur, l’âme ravie prête à s’envoler, c’est paradoxal mais c’est commac : ça ne marche que le ventre bien lesté. Le crève-la-faim, le bide crevé par la faim, les membres transis de froid qu’on les prendrait presque pour des misters freeze, lui, crever le bide d’un mec, le trouer à coup d’alêne,  ça peut lui trotter dans la tête… question de survie y a pas à lésiner… Alors foutez cent bonshommes dans un foyer, pour une nuit, et vous verrez qu’un n’a plus ses pompes, qui un falzar en moins qui sa chemise ou son pull camionneur qui manque à l’appel, la nuit passée.
Bien évidemment, les duos de cloches, les bandes de pouilleux, c’est pas impossible à voir, mais c’est au quotidien plutôt rare quand il s’agit d’organiser sa survie nocturne.
Le tandem qu’il forme avec Milutin est à cet égard remarquable. Et remarqué. Ils sont plutôt connus dans le quartier. Ils sont assez potes avec les vendeurs de cartes postales anciennes, avec le petit jeunot aussi, genre étudiant qui vend les bonbons en nocturne qu’on voit dans les boules de plexiglas, becquetés par les pigeons parisiens aux pattes ravagées de microbes dégueulasses, à croire qu’ils ont la lèpre.
Il est sympa le jeunot, il leur file à tous deux en loucedé les sandwichs invendus, parfois invendables, à la fermeture, vers 23 heures. Des fois, c’est même des cartons qu’il leur mettait de côté.
En règle générale, Milutin ne cause jamais. C’est Beaux-yeux qui parle.
Le petit gars, Michaël, qui vend les bonbecs, je crois qu’il aime assez bien la compagnie du duo. Il taille la bavette avec eux, enfin, surtout avec Beaux-yeux ; il est gentil, il cause mais sans se forcer, il les regarde, oui, il les regarde, dans les yeux, il ne les baisse pas, il ne prend pas cet air gêné… il n’y a pas de sympathie forcée… Peut-être même s’est-il étonné de prendre du plaisir à papoter avec les deux cloches… faut dire qu’il a pas l’air à l’aise avec ses collègues. Et puis il trouve sans doute qu’il y a quelque chose de vrai dans le rapport quotidien qu’il entretien avec eux… loin des faux-semblants, des formules qui graissent la mécanique de la société, certes, dont on pourrait difficilement se départir parfois. Du brut, du direct, ils vont souvent à l’essentiel…
Une fois, le discours de Beaux-yeux l’a carrément scotché… cette fois où Michaël avait dénicher de bons cartons, solides et pas trop esquintés. Il avait eu l’audace de les demander à une petite gonzesse qui bossait dans un magasin du forum, une qu’il avait entrepris de se soulever… c’est en parlant du fait qu’il bossait en dehors des horaires de fac à vendre des bonbecs, lui situant la boutique, que la conversation vint peu à peu à tourner autour des horaires et de la faune… elle semblait flippée, la môme, méfiante et peu rassurée. Michaël parlait avec passion de cette jungle urbaine, des destinées que l’on croisait, que l’on inventait comme ça, en rencontrant la personne, furtivement, imaginant la vie qu’elle devait avoir… des cadres, des strip-teaseuses, des secrétaires, des papis et des mamies, parents en tout genre bardés de leur lardons, d’autres salariés du vaste lieu (des clients plus réguliers) ; tout ce petit monde se croisait devant les bulles de plexi, à s’acheter une dose de réconfort. Puis il lui parla du duo… et l’idée de demander à Sofia si elle pouvait lui mettre des cartons de côté se fit jour ainsi.
Pas peu fier, il récupéra les cartons, n’imaginant pas qu’il se ramasserait une veste (Sofia lui rendit ce service mais cessa de répondre à ses invitations) et les tendit un soir à Beaux-yeux et Milutin.        

 

*

 

Alors on s’est retrouvé tous les cinq dedans quand ça a été fini, on était un peu serré et Sylvestre nous a montré le magazine. Giuseppe a sorti des cigarettes et chacun en a pris une et pendant que Francesco, et moi on toussait (on est les jeunots et les jeunots ils toussent quand ils fument) Sylvestre il a commencé la lecture du magazine. C’était un magazine de lettres cochonnes. Il y avait beaucoup à lire mais pas beaucoup de photos. Sur la couverture, il y avait une dame toute nue qui avait des gros nichons et moi je pensais pas que des nibards ça pouvait être aussi gros. C’est pas comme ceux de Laetitia, qui sont pas aussi gros. Mais ça m’empêche pas d’être amoureux d’elle… Laetitia c’est la sœur de Sauveur… j’aimerais bien être son amoureux à Laetitia. On pourrait se marier plus tard, si elle veut.
C’est une petite brunette qui doit avoir mon age, enfin, elle a six mois de plus… Je joue pas souvent avec, elle a des jeux de filles et ça, ça m’embête un peu. En fait, j’aimerais bien jouer plus souvent avec elle, c’est pas les jeux de filles que je ferais avec elle qui m’embêtent, c’est plutôt que je me ferais moqué un peu par les gars. Et puis quand je suis avec Laetitia, j’ai comme des guili-guili au ventre et puis j’ai cette habitude que j’aime pas, de devenir rouge.
Je crois qu’elle s’en aperçoit parfois. J’aimerais pas être encore plus rouge si les gars se moquent de moi.
Ça serait chouette, vraiment chouette, si je pouvais me marier avec elle. Et puis on aura des enfants. Moi j’aime bien les enfants. On aura plein d’enfants et je les aimerais, moi, et je me disputerais pas avec Laetitia, jamais, encore moins devant les enfants…
Plus tard, je veux être instituteur. Je crois que c’est chouette, ça,  comme métier.

 

*

 

Vos rencontres n’avaient rien d’exceptionnelles : vous partagiez le même immeuble. Chaque fois, vous croisant sur le seuil, le pallier, en bas dans la rue, sous l’abribus, chaque fois vous discutiez un peu plus. Comme tu étais heureux que son père se fût appelé Laborde et non Klein…Klein aurait été rédhibitoire. Certainement.
Ces rencontres hasardeuses –et là tu conviens que le terme est excessif : vous habitiez, je me répète, le même immeuble– laissèrent progressivement place à des rencontres plus organisées, des rendez-vous, des soirées auxquels vous vous rendiez ensemble.
Un soir, tandis que vous reveniez d’un bon moment partagé chez un couple d’amis de Pauline, elle te proposa un dernier verre chez elle. Pauline, exaspérée par ton inaction finit par t’arracher un baiser tandis que vous sirotiez un verre de rhum sur un bon sofa.

« je crois qu’on est en train de faire une connerie, Pauline ! »
« pourquoi tu dis ça ? je te plais pas ? »
« c’est tout l’inverse, c’est là l’souci… tu me plais beaucoup… beaucoup trop même… »
« arrête tes conneries… viens… viens… »
« tu vois, t’es une charnelle, toi… ça pourra pas coller nous deux… »
« qu’est ce que tu racontes… t’es puceau, t’es curée, t’es catho, t’es coincé… t’aimes pas le cul peut-être ? »
« si… j’aime le cul comme un cul de jatte aime la marche à pieds. »
« t’es con ! »
Alors gentiment, tendrement, avec patience et application elle t’a pris dans sa bouche.
Puis plus tard, ta maladresse lors de cette première nuit te fut pardonnée.  

 

*

 

« Merci mon pote ! »
Michaël est plutôt content de lui refiler les cartons, comme un trophée.
« tu vois, le carton ondulé c’est une belle invention ! Grandiose, même ! C’est pas un matériau plein. Dans l’épaisseur relative de la matière y a en fait beaucoup de vide, enfin, de l’air. La cannelure, qui forme comme une sinusoïde entre les deux couches de carton –imagine une coupe dans l’épaisseur du carton–  et à qui on doit ce terme d’ondulé, par sa structure en arches tête-bêche, et bien c’est là le secret du carton : légèreté, certes, mais ré-sis-tance ! La cannelure encaisse les coups, elle les amortit de sorte à ne pas les transmettre au contenu du carton. L’emballage, mon ami, absorbe seul l’énergie maximale du choc, sans en transmettre ni peu ni prou à la chose emballée. Je me répète, mais c’est essentiel. Et là, je pense au principe de la canadienne, la tente, avec ce toit qui se prend toute la saucée et finit par conduire l’eau jusqu’au sol, sa destination finalement initiale, comme si le gus dans sa tente était entre parenthèse et donc ne voulait aucunement soustraire au sol son dû céleste, remarque, ça l’arrange le gus ! Car lui, il réside sous ce second toit qui, normalement a vocation de rester sec… et le gus itou veut rester sec…»
Il suspend sa tirade, pensif, regarde Milutin qui s’en fout, sourit à Michaël et poursuit.
« En fait, ça m’amuse de constater que dans un cas comme dans l’autre, nous z’autres les sans abris comme ils disent, on a compris ça depuis longtemps : le contenu c’est nous, qu’on soit sous des cartons ou pour les plus nantis ou les plus organisés sous des tentes, et on rend hommage silencieusement aux vertus du carton d’emballage et au double toit des tentes… ils absorbent pour nous… »
Milutin, comme à l’accoutumée, s’en fout… du reste, pas sûr qu’il pige grand chose quand son compagnon se met à jacter… Son français est rudimentaire et lui permet de se faire comprendre dans la rue, le tire d’un mauvais pas et pardi, les mauvais pas ça se rencontre à chaque foulée sur le macadam. Voilà tout. Milutin absorbe certes, mais c’est la vinasse d’un litron, joie du jour, et le laisse causer.
Michaël, en revanche, l’écoute…
« À moins qu’on soit les contenants et que les coups, c’est nous qui les absorbons histoire de laisser intact la bonne société …c’est le contenu la société ? …contenue ?… »
Michaël songe à cet instant combien le type qui est devant lui, un sans abri comme ils disent, est vif et pertinent. Il a des yeux perçants, remplis certes d’amertume mais lumineux d’intelligence.
Drôle de surnom que Beaux-yeux ; ça lui va plutôt bien.
Un ressac de sa mémoire associe soudain ce surnom à La Planète des Singes… n’était-ce pas ainsi que Zira nommait l’homme ?
Michaël en était arrivé ici de ses réflexions : nous sommes des singes, Beaux-yeux, je t’assure, nous sommes des singes policés, dressés et fiers de nous croire libres ; tu es un sans abri, comme ils disent, peut-être es-tu plus libre que nous ne le serons jamais. Le coût est exorbitant, j’en conviens. Il avait désormais une irrépressible urgence à lui crier cela. Il se taît.
Il regarde Beaux-yeux s’éloigner les cartons comme il le peut sous le bras. Milutin le suit péniblement. Une fois qu’ils ont disparu, Michaël regarde la carte postale que Beaux-yeux a absolument tenu à lui donner, histoire de le remercier pour les cartons. Il l’a tenait de Jacques, le cartophile d’à côté. On y voit, depuis la mer, une ville qui condense un petit port juste passé l’avancée d’une citadelle. Le reste de la ville s’étire avec douceur de part de d’autre du fort saillant. La montagne derrière l’y invite avec élégance.  Au dos, une écriture appliquée, tout en boucle, livre un message final : « Bons baiser d’Ajaccio. Embrassez bien… ». Beaux-yeux avait simplement souri en lui remettant la carte et avait énigmatiquement rajouté : « c’est là-bas que j’ai été môme, un jour… »  

 

*

 

Moi, c’est au retour de l’école que je l’ai appris. Maman se tenait dans le couloir quand je suis rentré… il est sûr qu’on l’avait pas vu dans le car, le matin, celui qui partait du Vazzio pour Ajaccio. C’était pas une raison pour imaginer ça. Une chute mortelle, qu’elle a dit maman. Elle était triste, un peu, en colère, beaucoup. Elle m’a interdit de refaire un jour une cabane, m’a défendu d’y retourner. Elle m’a serré fort, à me faire mal, dans ses bras et a pleuré. « Julien, Julien ». Elle a répété mon nom. J’ai pas bien compris, pas tout. Sauveur n’était pas rentré le soir. Nous si. Quand ils ont trouvés Sauveur, il avait le cou rompu, comme ils disent, et il tenait dans ses mains des pans de carton. Ceux de notre cabane, qui faisaient comme des murs. Celui de Sauveur, avec le poster de Bastia…

 

 

*

 

Te voilà une fois de plus dans les cartons, maudits cartons. Putain de cartons ! Elle doit avoir raison, Pauline, un minable… si elle te voyait faire désormais le guignol : préparateur de commande ! mon cul ! tu fais des colis à longueur de journée. Tu penses à elle, encore.
Sors-toi la de la tête, connard, la vie est devant, la vie est devant.

 

*

 

Milutin est pété, il tangue et pique du nez, mais ne lâche pas le litron. L’autre s’en fout. Il arbore un sourire qu’on hésite encore à croire la manifestation d’un amusement ; tout aussi bien de la douleur, qui sait ?
Alors, il regarde Milutin et lui cause ; il sait qu’il peut tout lui dire, il comprendra pas… pas sûr que lui-même y comprenne quoi que ce soit.
Alors il répète simplement « je, tu, il, on s’en fout ; je, tu, il, on s’en fout. Nous ne sommes finalement que de grotesques pantins, je, tu, il, les personnages d’un drame de pacotille au décor de carton. »     

 


Vos commentaires

1 Le Mercredi 7 Fevrier 2007 à 22:32 GMT+2, par Iza

Mon frère. C'est aujourd'hui que je décide de venir faire un tour vers chez toi. Je pense à toi et à Sacha. Comment allez vous ?

Comme par hasard tu viens de passer là et de poster cette nouvelle. Il y a une heure à peine. Juste pour moi donc.

C'est comme le reste. ça m'émeut comme je ne sais pas bien le dire.

Je t'embrasse fort.

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