carton plein
« Prend pas ceux-là ils ont été
mouillés par la pluie ».
Giuseppe c’est
le chef de notre petite bande. Il a treize ans et l’habitude en un coup d’œil
de dénicher les bons cartons, solides et pas trop esquintés.
« Mi ! tamantu pezzu ! » Il
est content de celui-là, ça c’est sûr.
Sauveur revient
vers nous avec les outils qu’il a pu prendre à la barbe de son père.
Francesco et
Sylvestre rejoignent notre groupe. Ils ont vu à côté du hangar quatre palettes
dont une franchement déglinguée seulement.
Alors on fait
un rapide inventaire de nos trésors ; on peut commencer.
Moi, j’ai le
même âge que Francesco, le frangin de Giuseppe : on a dix ans tous les
deux et on est les jeunots comme ils disent. Sylvestre a onze ans bientôt douze
et Sauveur presque treize. Sauveur il a failli être le chef. Ils se sont
battus, Sauveur et Giuseppe. Lui il trouvait naturel d’être le chef, parce
qu’il est plus grand et plus âgé. Sauveur, non. Il trouvait pas ça naturel et
il voulait pas qu’un sarde soit chef. Alors il y a eu la castagne, parce que
Giuseppe il aime pas qu’on le traite de sarde et il voulait montrer à Sauveur
qu’il était le plus fort et qu’un chef c’est le plus fort. Il a gagné. On
criait un peu tous, Francesco plus fort et il a même failli se bagarrer avec
Sylvestre qui était d’accord avec Sauveur pour que le chef soit pas sarde. Moi,
je criais un peu moins, j’avais pas de préférence. La bataille s’est faite tout
près de l’arbre qu’on était presque tous d’accord pour choisir. Ils ont roulés
assez vite par terre, dès que Giuseppe a donné le premier coup de poing et que
Sauveur est tombé. Après, Sauveur il a donné pas mal de coups mais Giuseppe
avait déjà pris le dessus. Alors quand il a pleuré Sauveur parce qu’un coup a
dû vraiment lui faire très mal, sur l’os de la joue, sous l’œil, Giuseppe a
compris qu’il était devenu le chef. « Testa di cazzu ! », il
criait en pleurant, « testa di cazzu ! » En fait, si. J’avais
quand même une petite préférence pour Giuseppe. Parce que son frère et moi on
joue bien ensemble. Et puis à cause de ce qu’il a fait aux grenouilles,
j’aimais moins Sauveur.
On plantait
parfois dans le trou des fourmilières des mammouths ou des bisons et ça pétait
fort. Il y avait un gros cratère et des fourmis mortes. Mais le jour où j’ai vu
Sauveur avec le pistolet à air comprimé qui visait les grenouilles, j’ai pas
aimé. Il tirait et après il ramassait la grenouille et la mettait à côté des
autres sur le dos. Tout le long de la mare il y avait plein de grenouilles
crevées ventre à l’air avec les boyaux qui sortaient et faisaient comme des
lacets. Et lui, il se vantait d’avoir fait un carton. Il rigolait.
« Carton plein ! Carton plein ! »
Les fourmis ça
chante pas. Les grenouilles, si. On devrait pas faire du mal aux animaux qui
chantent. Jamais.
*
Te voilà dans
les cartons. Ils s’entassent. Il n’y en a bézef mais c’est déjà trop pour ta
caisse qui n’a pas à proprement parler un coffre énorme. Manque de coffre, faut
croire que ça ne s’applique pas qu’à l’épave qui te sert de véhicule. Il y aura
tout de même quelques aller et retour. Tu aurais préféré en terminer au plus
vite car à chaque voyage tu en auras davantage gros sur la patate.
Chaque histoire
porte en elle sa fin, c’est une évidence, d’une affligeante banalité mais tu ne
peux t’y résoudre ; pas comme ça ; pas avec ces mots qu’elle t’a
dits…
L’habitude…
comme si on s’aimait par habitude ; l’habitude de se dire bonjour quand on
ouvre les yeux le matin, deux dans un même lit… l’habitude… l’habitude de se faire
l’amour, aussi… putain !
Alors tu tasses
et organises l’espace comme tu peux… la bagnole ploie sous la charge et tu sues
à grosses gouttes… putain de canicule !
Elle te regarde
à peine, pourquoi te regarderait-elle ?
C’est aussi
simple que ça : tu rentres dans ta voiture, la voiture sort de la place de
stationnement, s’éloigne dans la rue et ira se perdre dans la ville. Tu sors de
sa vie, comme ça, simplement.
Probablement
aussi simplement que tu y étais rentré. Les rencontres n’ont de sens que pour
ceux qui les vivent. Et à bien y réfléchir, c’est toujours d’une affolante
banalité. Les récits incroyables c’est bon pour les magazines de gonzesses… ça
les dresse à croire que c’est Lui, que ça doit être Lui… Au final, Lui il ne
résiste pas plus qu’un autre… C’est une question de temps, c’est banal, bête
comme choux, mais c’est une simple question de temps.
Un coup d’œil dans le retro, et tandis
que les cartons entament quelque peu ta rétro-vision, tu songes à votre
rencontre… drôle… une histoire de cartons…
*
Il traîne
toujours avec le yougo. Ils déambulent ensemble souvent au niveau de La Porte
Lescot. Ils font la manche non loin des collectionneurs de cartes postales
anciennes qui étalent leur grosses caisses de bois dans lesquelles sont rangés
des temps révolus. L’après midi est le moment de partir à la recherche des
cartons quand la pluie et cette putasse d’humidité ont fini de ronger les
précédents. De la bouillie qu’il en reste, alors il faut recommencer. Bien les
choisir, grands et en bon état sinon faut ingénieusement compiler les divers
formats dégotés… faut y passer le temps nécessaire car après tout « comme
on fait son lit on se couche ». Et les gars, sans ces putains de cartons
ils trépasseraient plus vite…Chacun a ses coins. Le yougo et lui, c’est
du côté de la sortie Rambuteau vers Beaubourg qu’ils s’installent pour crécher
la nuit. Les grilles au dessus du métro crachotent une faible chaleur… c’est
toujours ça de pris. Le coin est pas trop mal. Les bleus ne sont pas loin et ça
c’est un avantage. Parce que le yougo et lui, ils ne traînent pas avec des
clebs. Il faut bien comprendre que si le clebs est le meilleur ami de l’homme,
il est surtout la meilleure défense pour l’homme de la rue, le galérien, le
sans logis comme ils disent. Passeriez-vous une nuit sereine à coucher dehors,
emmitouflé dans un duvet d’une approximative propreté, logé dans un sarcophage
de carton disposé à même le sol sans la chaleur et la dissuasion
qu’indiscutablement un chien vous procure ? Milutin et lui, si, à la stricte
condition d’établir le bivouac d’un soir non loin d’un poste de police. Le
commissariat de la porte Lescot est peuplé comme partout de connards et de
braves gars. L’astuce a donc consisté à s’attirer suffisamment l’attention de
ceux de la seconde espèce de sorte à jouir de rapports comparables à ceux d’un
bon voisinage. Il leur avait fallu ensuite espérer que cette civilité puisse
être un tantinet contagieuse de sorte à les faire oublier de ceux de la
première catégorie. Du reste, la faune des lieux fournissait quotidiennement
une charge de travail à la totalité des forces de l’ordre du coin dans une
quantité suffisante qu’elle avait fini par draper d’un voile de quiétude leur
quotidien à tous deux. Certes, ce sentiment de quiétude était bien fragile ;
et les nuits de dépouille, de passage à tabac gratuits par des bandes de
loulous en mal de baston avaient au moins le mérite de leur faire relativiser
ce sentiment-là.
Relativiser… c’est un art auquel ils s’étaient frotter non
sans brio.
*
On se dirige
tous vers l’arbre qu’on a choisi, celui où se sont battus Giuseppe et Sauveur.
C’est un chêne liège, c’est le mieux. Impec, il est.. Il est suffisamment haut,
mais pas trop et les quatre branches un peu plus haut quand elles se séparent
du tronc c’est l’idéal. Les autres branches noueuses et tordues ça sera bien
pour le toit. En plus, il est au beau milieu du maquis, on sera peinard mais
pas trop loin des maisons. Une promenade de cinq minutes à travers la bruyère
et les cistes. J’aime bien les cistes, c’est marrant, ça colle quand on touche
les feuilles. Mais j’aime moins les genévriers et ces autres arbustes qui
écorchent les jambes quand on est en short (je me souviens plus du nom de cet
arbuste et ça, ça ferait pas plaisir à mon maître, Monsieur Beretti, qui nous a
fait tout un cours sur la botanique.) On est souvent en short. Dans le maquis
c’est les arbousiers que je préfère. Les rouges surtout. Je m’en goinfre comme
dit maman quand elle me voit rentrer la bouche orange et collante. C’est fort
l’odeur du maquis, ça fait tourner la tête.
Au pied de
l’arbre il y a les cartons, le capot de la voiture et la banquette arrière. Du
grillage. Des planches et plein de bouts de bois. De la ficelle. De la grosse
corde.
Sylvestre il a
trouvé un magazine. Il a dit qu’il nous le montrera quand ça sera fini.
On a bien dû passer trois après midi à
fabriquer la cabane. Avec les bouts de bois on s’est fait l’échelle, en
plantant avec deux gros clous mis au milieu (l’un vers le haut, l’autre le bas
pour que le bout de bois il tourne pas) chaque bout de bois sur le tronc comme
pour faire un barreau. Après, il a fallu monter les palettes ; ça a été le
plus difficile. Mais Sauveur et Giuseppe ils sont costauds alors comme la
bataille était finie et que le chef a été désigné, Sauveur il a été coopératif
parce que le chef, c’est le chef. Faire tenir les palettes ensuite c’était
difficile. On a utilisé les trois bonnes qu’on a mis comme un U et la dernière,
la déglinguée, on l’a cassée et avec
les bouts on a cloué pour les faire tenir ensemble. Les gros clous ils
s’enfoncent facilement dans l’écorce et le bois des chênes lièges. En fait c’était dur de mettre le sol de la
cabane bien droit sur les branches. Quand s’était stable, il a fallu faire
passer le capot et le coincer avec les ficelles par dessus les branches plus
hautes. Ça couvrait pas tout mais avec des bâches (on finirait bien par en
trouver) qu’on pourrait tendre, on serait à l’abri de la pluie. On a tendu des
ficelles entre le sol de la cabane et les branches du dessus où y avait le
capot qui faisait toit. Comme ça, ça retenait un peu les cartons qu’on a mis
pour faire les murs. Avec d’autres bouts de bois, on a cloué les cartons
ensemble en clouant le bois en diagonale. On a vu ça sur les volets. On a fait
pareil. On a recouvert aussi les palettes d’un tapis de carton pour pas que nos
pieds passent au travers et pour pas se faire mal aux fesses quand on serait
assis. Elle était chouette la cabane. Le grillage, on en avait plein, on l’a
mis tout autour des murs à l’extérieur pour que ça soit plus solide et comme il
en restait (c’est moi qui ai eu l’idée et j’étais content) on a décidé de faire
un trou dans deux des murs et de mettre le grillage pour faire les fenêtres.
Alors Giuseppe il a rajouté qu’il fallait pas que l’eau de la pluie rentre
alors Sauveur il a proposé de faire comme un petite pente au dessus de chaque
fenêtre avec le carton qu’on aurait découpé. Difficile de les clouer sans
abîmer les murs en carton mais on a réussi. Puis en attendant la bâche, comme
il restait du grillage on s’est dit qu’on pourrait en mettre pour compléter le
toit et il y aurait plus qu’à attacher des branchages d’arbustes pour qu’il y
ai plus aucun trou. Elle était vraiment chouette la cabane. On grimpait par les
barreaux qu’on avait cloués et en rentrant dans la cabane par le trou du U. On
s’est dit ensuite qu’il faudrait trouver un système pour qu’on puisse une fois
dedans boucher le trou et pouvoir s’y asseoir. Une trappe. C’est Sylvestre qu’a
trouvé le mot vrai. Une trappe. Alors qu’on était sûr de pas trouver ce qu’il
fallait, on a décidé que se serait la banquette qui ferait à la fois trappe et
fauteuil… pour ça, il faudrait qu’on trouve encore une planche de bois ou un
bout de palette cassée car la banquette elle bouchait pas entièrement le trou
du U. Vraiment, elle était super chouette la cabane. Et puis le tapis en
carton, et les murs en carton, tout ça c’était marrant à cause des inscriptions
qu’il y avait dessus. Sur un des murs on lisait : « ↑ haut »
alors nous on l’a mise vers le haut la flèche, et comme ça le « ↓
bas » il était en bas. Ça faisait comme un plan d’architecte et tout… Sur un des cartons du sol, dessus, y avait
écrit : « eau de javel » et comme on sait que ça sert à laver
le carrelage, c’était parfait pour notre sol à nous.
C’est un peu
comme ça aussi, le hasard, je crois que
ça s’appelle le hasard, que du coup, on a eu envie de mettre des décorations
aux murs. On s’est dit qu’on pourrait découper la boîte des céréales qu’on
préfère quand on les aurait finies, bien sûr, et qu’on mettrait les photos des
personnages, des tigres, des abeilles qui sont toujours dans le bol de lait ou
tout à côté. Mais cette idée, les grands ils trouvaient ça nul alors ils ont
dit que nous, Francesco, et moi, on pourrait le faire sur un des murs et que
eux, ils mettraient d’autres posters… Sauveur, il a promis qu’il scotcherait le
poster légendaire de Bastia, celui avec Claude Papi, Johnny Rep, Larios. L’équipe
qu’avait tout cartonné y a quatre ans. Il a promis qu’il collerait aussi les
vignettes pannini d’autres joueurs comme Zimako ou Roger Milla.
Giuseppe, lui,
il voulait mettre ses posters de motos. Sylvestre il a proposé d’accrocher son
poster de I Muvrini. On avait hâte de décorer notre cabane.
*
Tu venais d’emménager un petit appart
plutôt sympa à Bordeaux. Vers Les Chartrons. Pas rompu aux us ni aux coutumes
encore.
T’avais
pourtant proprement cassé la plupart des cartons, une fois vidé de leur maigre
contenu. A la fin, le carton le plus volumineux de tous, que tu laissas intact,
finit sa vie sur le trottoir, bien sagement disposé tout contre le container
vert qui collectait les ordures ménagères des occupants de l’immeuble. Il
accueillait la masse aplatie et plane des cartons plus petits. Un emménagement
en un temps record, en quelque sorte… deux jours t’avaient amplement suffi pour
plier l’espace à tes exigences, et donner un semblant d’organisation au studio.
Tu ne remarquas
pas de suite l’inertie des cartons. Certes, le container fut vidé, le bruit des
bennes t’avait d’ailleurs réveillé… les cartons devaient, voilà tout, être
collectés un jour différent.
Une semaine
n’avait pas été temps à éveiller de quelconques soupçons. Huit jours, neuf jours,
dix jours… Puis un beau matin, beau car le temps était franchement splendide,
un azur pur et dense, tu t’en inquiétas et eus la désagréable surprise de
constater non seulement leur présence encore, mais qu’ils étaient de surcroît
envahis d’immondices et de divers détritus, alimentaires, d’emballages
souillés, de boîtes métalliques qui avaient dû contenir quelques raviolis, et
qu’une odeur de poisson et de vieille viande s’en dégageait sournoisement
mêlée. Tu pressentis alors la boulette : un truc clochait, c’est sûr, un
truc devait clocher avec le ramassage des cartons…
La confirmation
vint en début de soirée, une magnifique soirée de septembre, lumineuse, comme
lui seul en offre de temps à autres, quand tu croisas devant la porte d’entrée
bleue sombre du 59 une charmante personne dont tu espéras qu’elle fut une
occupante de l’immeuble…
« Vous
êtes le nouveau locataire ? »
« Tout à
fait… »
« Je suis
la voisine du 2ème… on ne vous a rien dit pour les
cartons ? »
« Rien… je
crois qu’il y a un problème… »
« En fait,
la mairie ne ramasse pas les cartons, enfin pas dans ce quartier, uniquement
l’hypercentre, vers Sainte Catherine, quoi… il y a par contre vers Ravezies une
benne qui les collecte mais il faut vous déplacer. »
« Je
comprend mieux… mais je crois que ça va être difficile maintenant, ils sont
remplis de cochonnerie… ça pue… des cons ont foutu leurs ordures… »
« Essayez
toujours de ramasser le plus gros, et tâchez de faire disparaître les cartons
dans les poubelles du quartier… » Et un petit rire de défit lui secoua le
buste. Ses clavicules saillantes sublimaient la courbe de son cou qu’un temps
clément et une tenue vestimentaire adéquate se permettaient d’offrir à ton
regard.
« Merci du
conseil… »
« À
bientôt .»
« C’est
Julien… »
« Pardon ? »
« Julien…
c’est mon prénom… »
« Pauline. »
Et le sourire
que tu fis, tu t’en souviens encore… elle n’a jamais compris la nature exact de
ce sourire… tu ne lui jamais dit… elle avait dû prendre ce sourire pour une
manifestation de désir… et certes, il y avait du désir. Tu la désiras de suite.
Non, ce sourire, à ce moment précis, s’accrocha à ta bouche à cause d’une
stupide association d’idée : Pauline… Carton…
Elle disparut
dans le couloir, tu restas sur le trottoir. Ce sourire encore qui te fendait la
poire.
Il ne te lâcha
pas, ce sourire, il t’aida même tandis que pestant, tu foutais les mains dans
la merde, maudissant les cons qui l’avaient balancée. Ce que ça pouvait
puer !
Tu tombas au
milieu des reliefs répugnants sur une enveloppe même pas décachetée. Elle était
adressée à mademoiselle Klein. Tu ne la jetas pas.
Et quand tout
ça fut terminé, que le dernier gros carton –celui qui avait accueilli les
autres et qui s’en était trouvé transformé en poubelle– venait de disparaître
un pâté de maison plus loin, avant de regagner le troisième, tu jetas un œil
aux boîtes à lettre :
Laborde
C. Pichot-de-La Lande
Klein
Julien Beauregard
Tu espéras fort
qu’elle s’appelait Pauline Laborde. Elle le devait. Absolument.
* À part pour tailler la bavette, partager
les litrons, les mégots et le shit, être un sans abri, comme ils disent, c’est
être seul avant tout. La misère ne supporte pas la misère. Elle ne se dilue pas
dans la misère. D’ailleurs, à bien y réfléchir, la solidarité c’est bon pour
les repus. Les bons sentiments itou. Prendre de la hauteur, noblesse du cœur,
l’âme ravie prête à s’envoler, c’est paradoxal mais c’est commac : ça ne
marche que le ventre bien lesté. Le crève-la-faim, le bide crevé par la faim,
les membres transis de froid qu’on les prendrait presque pour des misters
freeze, lui, crever le bide d’un mec, le trouer à coup d’alêne, ça peut lui trotter dans la tête… question
de survie y a pas à lésiner… Alors foutez cent
bonshommes dans un foyer, pour une nuit, et vous verrez qu’un n’a plus ses
pompes, qui un falzar en moins qui sa chemise ou son pull camionneur qui manque
à l’appel, la nuit passée. *
Alors on s’est
retrouvé tous les cinq dedans quand ça a été fini, on était un peu serré et
Sylvestre nous a montré le magazine. Giuseppe a sorti des cigarettes et chacun
en a pris une et pendant que Francesco, et moi on toussait (on est les jeunots
et les jeunots ils toussent quand ils fument) Sylvestre il a commencé la
lecture du magazine. C’était un magazine de lettres cochonnes. Il y avait
beaucoup à lire mais pas beaucoup de photos. Sur la couverture, il y avait une
dame toute nue qui avait des gros nichons et moi je pensais pas que des nibards
ça pouvait être aussi gros. C’est pas comme ceux de Laetitia, qui sont pas
aussi gros. Mais ça m’empêche pas d’être amoureux d’elle… Laetitia c’est la
sœur de Sauveur… j’aimerais bien être son amoureux à Laetitia. On pourrait se
marier plus tard, si elle veut. * Vos rencontres
n’avaient rien d’exceptionnelles : vous partagiez le même immeuble. Chaque
fois, vous croisant sur le seuil, le pallier, en bas dans la rue, sous
l’abribus, chaque fois vous discutiez un peu plus. Comme tu étais heureux que
son père se fût appelé Laborde et non Klein…Klein aurait été rédhibitoire.
Certainement. * « Merci mon
pote ! » * Moi, c’est au
retour de l’école que je l’ai appris. Maman se tenait dans le couloir quand je
suis rentré… il est sûr qu’on l’avait pas vu dans le car, le matin, celui qui
partait du Vazzio pour Ajaccio. C’était pas une raison pour imaginer ça. Une
chute mortelle, qu’elle a dit maman. Elle était triste, un peu, en colère,
beaucoup. Elle m’a interdit de refaire un jour une cabane, m’a défendu d’y
retourner. Elle m’a serré fort, à me faire mal, dans ses bras et a pleuré.
« Julien, Julien ». Elle a répété mon nom. J’ai pas bien compris, pas
tout. Sauveur n’était pas rentré le soir. Nous si. Quand ils ont trouvés
Sauveur, il avait le cou rompu, comme ils disent, et il tenait dans ses mains
des pans de carton. Ceux de notre cabane, qui faisaient comme des murs. Celui
de Sauveur, avec le poster de Bastia… * Te voilà une
fois de plus dans les cartons, maudits cartons. Putain de cartons ! Elle
doit avoir raison, Pauline, un minable… si elle te voyait faire désormais le
guignol : préparateur de commande ! mon cul ! tu fais des colis
à longueur de journée. Tu penses à elle, encore. * Milutin est
pété, il tangue et pique du nez, mais ne lâche pas le litron. L’autre s’en
fout. Il arbore un sourire qu’on hésite encore à croire la manifestation d’un
amusement ; tout aussi bien de la douleur, qui sait ?
Bien
évidemment, les duos de cloches, les bandes de pouilleux, c’est pas impossible
à voir, mais c’est au quotidien plutôt rare quand il s’agit d’organiser sa
survie nocturne.
Le tandem qu’il
forme avec Milutin est à cet égard remarquable. Et remarqué. Ils sont plutôt
connus dans le quartier. Ils sont assez potes avec les vendeurs de cartes
postales anciennes, avec le petit jeunot aussi, genre étudiant qui vend les
bonbons en nocturne qu’on voit dans les boules de plexiglas, becquetés par les
pigeons parisiens aux pattes ravagées de microbes dégueulasses, à croire qu’ils
ont la lèpre.
Il est sympa le
jeunot, il leur file à tous deux en loucedé les sandwichs invendus, parfois
invendables, à la fermeture, vers 23 heures. Des fois, c’est même des cartons
qu’il leur mettait de côté.
En règle
générale, Milutin ne cause jamais. C’est Beaux-yeux qui parle.
Le petit gars,
Michaël, qui vend les bonbecs, je crois qu’il aime assez bien la compagnie du
duo. Il taille la bavette avec eux, enfin, surtout avec Beaux-yeux ; il
est gentil, il cause mais sans se forcer, il les regarde, oui, il les regarde,
dans les yeux, il ne les baisse pas, il ne prend pas cet air gêné… il n’y a pas
de sympathie forcée… Peut-être même s’est-il étonné de prendre du plaisir à
papoter avec les deux cloches… faut dire qu’il a pas l’air à l’aise avec ses
collègues. Et puis il trouve sans doute qu’il y a quelque chose de vrai dans le
rapport quotidien qu’il entretien avec eux… loin des faux-semblants, des
formules qui graissent la mécanique de la société, certes, dont on pourrait
difficilement se départir parfois. Du brut, du direct, ils vont souvent à
l’essentiel…
Une fois, le
discours de Beaux-yeux l’a carrément scotché… cette fois où Michaël avait
dénicher de bons cartons, solides et pas trop esquintés. Il avait eu l’audace
de les demander à une petite gonzesse qui bossait dans un magasin du forum, une
qu’il avait entrepris de se soulever… c’est en parlant du fait qu’il bossait en
dehors des horaires de fac à vendre des bonbecs, lui situant la boutique, que
la conversation vint peu à peu à tourner autour des horaires et de la faune…
elle semblait flippée, la môme, méfiante et peu rassurée. Michaël parlait avec
passion de cette jungle urbaine, des destinées que l’on croisait, que l’on
inventait comme ça, en rencontrant la personne, furtivement, imaginant la vie
qu’elle devait avoir… des cadres, des strip-teaseuses, des secrétaires, des papis
et des mamies, parents en tout genre bardés de leur lardons, d’autres salariés
du vaste lieu (des clients plus réguliers) ; tout ce petit monde se
croisait devant les bulles de plexi, à s’acheter une dose de réconfort. Puis il
lui parla du duo… et l’idée de demander à Sofia si elle pouvait lui mettre des
cartons de côté se fit jour ainsi.
Pas peu fier,
il récupéra les cartons, n’imaginant pas qu’il se ramasserait une veste (Sofia
lui rendit ce service mais cessa de répondre à ses invitations) et les tendit
un soir à Beaux-yeux et Milutin.
C’est une
petite brunette qui doit avoir mon age, enfin, elle a six mois de plus… Je joue
pas souvent avec, elle a des jeux de filles et ça, ça m’embête un peu. En fait,
j’aimerais bien jouer plus souvent avec elle, c’est pas les jeux de filles que
je ferais avec elle qui m’embêtent, c’est plutôt que je me ferais moqué un peu
par les gars. Et puis quand je suis avec Laetitia, j’ai comme des guili-guili
au ventre et puis j’ai cette habitude que j’aime pas, de devenir rouge.
Je crois
qu’elle s’en aperçoit parfois. J’aimerais pas être encore plus rouge si les
gars se moquent de moi.
Ça serait
chouette, vraiment chouette, si je pouvais me marier avec elle. Et puis on aura
des enfants. Moi j’aime bien les enfants. On aura plein d’enfants et je les
aimerais, moi, et je me disputerais pas avec Laetitia, jamais, encore moins
devant les enfants…
Plus tard, je
veux être instituteur. Je crois que c’est chouette, ça, comme métier.
Ces rencontres
hasardeuses –et là tu conviens que le terme est excessif : vous habitiez,
je me répète, le même immeuble– laissèrent progressivement place à des
rencontres plus organisées, des rendez-vous, des soirées auxquels vous vous
rendiez ensemble.
Un soir, tandis
que vous reveniez d’un bon moment partagé chez un couple d’amis de Pauline,
elle te proposa un dernier verre chez elle. Pauline, exaspérée par ton inaction finit
par t’arracher un baiser tandis que vous sirotiez un verre de rhum sur un bon
sofa.
« je crois
qu’on est en train de faire une connerie, Pauline ! »
« pourquoi
tu dis ça ? je te plais pas ? »
« c’est
tout l’inverse, c’est là l’souci… tu me plais beaucoup… beaucoup trop
même… »
« arrête
tes conneries… viens… viens… »
« tu vois,
t’es une charnelle, toi… ça pourra pas coller nous deux… »
« qu’est
ce que tu racontes… t’es puceau, t’es curée, t’es catho, t’es coincé… t’aimes
pas le cul peut-être ? »
« si… j’aime
le cul comme un cul de jatte aime la marche à pieds. »
« t’es
con ! »
Alors
gentiment, tendrement, avec patience et application elle t’a pris dans sa
bouche.
Puis plus tard,
ta maladresse lors de cette première nuit te fut pardonnée.
Michaël est
plutôt content de lui refiler les cartons, comme un trophée.
« tu vois,
le carton ondulé c’est une belle invention ! Grandiose, même ! C’est
pas un matériau plein. Dans l’épaisseur relative de la matière y a en fait
beaucoup de vide, enfin, de l’air. La cannelure, qui forme comme une sinusoïde
entre les deux couches de carton –imagine une coupe dans l’épaisseur du
carton– et à qui on doit ce terme
d’ondulé, par sa structure en arches tête-bêche, et bien c’est là le secret du
carton : légèreté, certes, mais ré-sis-tance ! La cannelure encaisse
les coups, elle les amortit de sorte à ne pas les transmettre au contenu du
carton. L’emballage, mon ami, absorbe seul l’énergie maximale du choc, sans en
transmettre ni peu ni prou à la chose emballée. Je me répète, mais c’est
essentiel. Et là, je pense au principe de la canadienne, la tente, avec ce toit
qui se prend toute la saucée et finit par conduire l’eau jusqu’au sol, sa
destination finalement initiale, comme si le gus dans sa tente était entre
parenthèse et donc ne voulait aucunement soustraire au sol son dû céleste,
remarque, ça l’arrange le gus ! Car lui, il réside sous ce second toit
qui, normalement a vocation de rester sec… et le gus itou veut rester
sec…»
Il suspend sa
tirade, pensif, regarde Milutin qui s’en fout, sourit à Michaël et poursuit.
« En fait,
ça m’amuse de constater que dans un cas comme dans l’autre, nous z’autres les
sans abris comme ils disent, on a compris ça depuis longtemps : le contenu
c’est nous, qu’on soit sous des cartons ou pour les plus nantis ou les plus
organisés sous des tentes, et on rend hommage silencieusement aux vertus du
carton d’emballage et au double toit des tentes… ils absorbent pour nous… »
Milutin, comme
à l’accoutumée, s’en fout… du reste, pas sûr qu’il pige grand chose quand son
compagnon se met à jacter… Son français est rudimentaire et lui permet de se
faire comprendre dans la rue, le tire d’un mauvais pas et pardi, les mauvais
pas ça se rencontre à chaque foulée sur le macadam. Voilà tout. Milutin absorbe
certes, mais c’est la vinasse d’un litron, joie du jour, et le laisse causer.
Michaël, en
revanche, l’écoute…
« À moins
qu’on soit les contenants et que les coups, c’est nous qui les absorbons
histoire de laisser intact la bonne société …c’est le contenu la société ?
…contenue ?… »
Michaël songe à
cet instant combien le type qui est devant lui, un sans abri comme ils disent,
est vif et pertinent. Il a des yeux perçants, remplis certes d’amertume mais
lumineux d’intelligence.
Drôle de surnom que
Beaux-yeux ; ça lui va plutôt bien.
Un ressac de sa
mémoire associe soudain ce surnom à La Planète des Singes… n’était-ce
pas ainsi que Zira nommait l’homme ?
Michaël en
était arrivé ici de ses réflexions : nous sommes des singes, Beaux-yeux,
je t’assure, nous sommes des singes policés, dressés et fiers de nous croire
libres ; tu es un sans abri, comme ils disent, peut-être es-tu plus libre
que nous ne le serons jamais. Le coût est exorbitant, j’en conviens. Il avait
désormais une irrépressible urgence à lui crier cela. Il se taît.
Il regarde
Beaux-yeux s’éloigner les cartons comme il le peut sous le bras. Milutin le
suit péniblement. Une fois qu’ils ont disparu, Michaël regarde la carte postale
que Beaux-yeux a absolument tenu à lui donner, histoire de le remercier pour
les cartons. Il l’a tenait de Jacques, le cartophile d’à côté. On y voit,
depuis la mer, une ville qui condense un petit port juste passé l’avancée d’une
citadelle. Le reste de la ville s’étire avec douceur de part de d’autre du fort
saillant. La montagne derrière l’y invite avec élégance. Au dos, une écriture appliquée, tout en
boucle, livre un message final : « Bons baiser d’Ajaccio. Embrassez
bien… ». Beaux-yeux avait simplement souri en lui remettant la carte et
avait énigmatiquement rajouté : « c’est là-bas que j’ai été môme, un
jour… »
Sors-toi la de
la tête, connard, la vie est devant, la vie est devant.
Alors, il
regarde Milutin et lui cause ; il sait qu’il peut tout lui dire, il comprendra
pas… pas sûr que lui-même y comprenne quoi que ce soit.
Alors il répète
simplement « je, tu, il, on s’en fout ; je, tu, il, on s’en fout.
Nous ne sommes finalement que de grotesques pantins, je, tu, il, les
personnages d’un drame de pacotille au décor de carton. »
Par jeanda, Mercredi 7 Fevrier 2007 à 21:08 GMT+2 dans nouvelles (article, RSS)





